Prologue

Les contes pour enfants sont source de sagesse. Sinon pour quelle raison traverseraient-ils les époques ? Cendrillon s’efforcera de quitter le bal avant minuit ; le Petit Chaperon rouge se méfiera du loup et de sa voix enjôleuse ; la Belle au bois dormant se gardera d’approcher son doigt de ce fuseau à l’attrait irrésistible ; Blanche-Neige se tiendra éloignée des chasseurs et sous aucun prétexte ne mordra la pomme, si rouge, si appétissante, que le destin lui tend…

Autant d’avertissements que toute jeune personne ferait bien de suivre à la lettre.

 

Un de mes premiers livres était un recueil de contes des frères Grimm. Je l’ai usé jusqu’à la corde, au point que les coutures s’effilochaient sous l’épaisse couverture cartonnée avant que ses pages finissent par s’effeuiller une à une. Cette perte m’a laissée inconsolable. Si ces merveilleuses histoires me parlaient de légendes éternelles, les livres, eux, n’étaient que des objets mortels, destinés au rebut.

Avant même de savoir lire et écrire, j’en fabriquais avec tout ce qui me tombait sous la main : des journaux, des magazines, du carton, du scotch, de la ficelle. Aussi solides que possible. D’abord l’objet. L’intérêt pour le contenu viendrait plus tard.

Aujourd’hui, c’est avec méfiance que je les observe. Une paroi de verre s’est dressée entre eux et moi. Je sais qu’ils peuvent être un poison. Je sais quelle charge toxique ils peuvent renfermer.

Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre.