Récemment, j’ai voulu visiter le prestigieux Institut mémoire de l’édition contemporaine. C’est une ancienne abbaye, située sur la plaine de Caen et magnifiquement réhabilitée, où l’on peut, entre autres trésors, consulter sur rendez-vous les manuscrits de Marcel Proust ou de Marguerite Duras. Avant de m’y rendre, j’ai parcouru sur Internet la liste des auteurs dont les archives s’y trouvent conservées et suis tombée avec stupeur sur le nom de G.M. Quelques mois auparavant, il avait fait don à cette noble institution de la totalité de ses manuscrits, mais aussi de sa correspondance amoureuse. Sa postérité était enfin assurée. Son œuvre entrait dans l’Histoire.

J’ai pour le moment renoncé à me rendre à l’IMEC. Je ne me voyais pas m’asseoir dans sa grande salle d’étude au silence solennel, pour déchiffrer les pattes de mouche d’un de mes auteurs fétiches, tout en pensant que mon voisin de table était peut-être en train de consulter les lettres que j’avais écrites à quatorze ans. Je me suis aussi imaginé faire une demande d’autorisation pour obtenir l’accès à ces lettres. Il me faudrait sans doute inventer un mensonge, une thèse à écrire sur la transgression dans la fiction de la seconde moitié du XXe siècle, un mémoire sur l’œuvre de G.M. Est-ce qu’on lui soumettrait d’abord ma demande ? Son accord était-il nécessaire ? Quelle ironie, devoir passer par un tel subterfuge pour avoir le droit de relire mes propres lettres.

En attendant, et même si les autodafés m’ont toujours inspiré le pire effroi, je ne serais pas contre un grand carnaval de confettis. Avec les livres dédicacés et les lettres de G. que j’ai récupérées récemment, au fond d’une caisse restée chez ma mère durant toutes ces années. Je les étalerai autour de moi, une belle paire de ciseaux à la main, et je les découperai consciencieusement en minuscules morceaux de papier que je jetterai ensuite au vent, un jour de tempête, quelque part, dans un coin secret du jardin du Luxembourg.

Ce sera toujours ça que la postérité n’aura pas.