C’est incroyable. Je n’aurais jamais cru que ce soit possible. Après tant d’échecs sentimentaux, tant de difficulté à accueillir l’amour sans réticences, l’homme qui m’accompagne dans la vie a su réparer beaucoup des blessures que je porte. Nous avons maintenant un fils qui entre dans l’adolescence. Un fils qui m’aide à grandir. Car il a bien fallu cesser d’avoir éternellement quatorze ans pour devenir mère. Il est beau, avec son regard très doux, toujours un peu dans le vague. Par chance, il me pose peu de questions sur ma jeunesse. Et c’est très bien comme ça. Pendant longtemps, pour ses enfants, on n’existe qu’à partir de leur naissance. Peut-être sent-il aussi, de façon intuitive, qu’il y a là une zone d’ombre dans laquelle il vaut mieux ne pas s’aventurer.
Lorsque je traverse encore des phases de dépression ou des crises d’angoisse irrépressibles, c’est souvent à ma mère que je m’en prends. De façon chronique, je tente d’obtenir d’elle un semblant d’excuse, une petite contrition. Je lui mène la vie dure. Elle ne cède jamais, cramponnée à ses positions. Lorsque j’essaie de la faire changer d’avis en désignant les adolescents qui nous entourent aujourd’hui : Regarde, tu ne vois pas, à quatorze ans, à quel point on est encore une gamine ? elle me répond : Ça n’a rien à voir. Tu étais bien plus mûre au même âge.
Et puis, le jour où je lui fais lire ce texte, alors que je redoute sa réaction plus qu’aucune autre, elle m’écrit : Ne change rien. C’est ton histoire.
G. a maintenant dépassé l’âge canonique de quatre-vingt-trois ans. En ce qui concerne notre relation, les faits sont prescrits depuis bien longtemps, et le moment est arrivé où – béni soit le cours du temps – sa notoriété a fini par s’estomper, ses livres les plus transgressifs tombant peu à peu dans l’oubli.
De très longues années ont passé avant que je me décide à écrire ce texte, plus encore à accepter de le voir publié. Jusqu’ici, je n’étais pas prête. Les obstacles me paraissaient infranchissables. Il y avait d’abord la peur des conséquences du récit détaillé de cet épisode sur mon cercle familial et professionnel, conséquences toujours difficiles à évaluer.
Il fallait aussi surmonter la crainte du petit milieu qui protège peut-être encore G. Ce n’est pas négligeable. Si ce livre paraissait un jour, je pourrais faire face à de violentes attaques, de la part de ses admirateurs ; mais aussi d’anciens soixante-huitards qui se sentiraient mis en accusation parce qu’ils étaient signataires de cette fameuse lettre ouverte dont il était l’auteur ; peut-être même de la part de certaines femmes opposées au discours « bien-pensant » sur la sexualité ; bref, de tous les pourfendeurs du retour de l’ordre moral…
Pour me donner du courage, j’ai fini par m’accrocher à ces arguments : si je voulais étancher une bonne fois pour toutes ma colère et me réapproprier ce chapitre de mon existence, écrire était sans doute le meilleur des remèdes. Plusieurs personnes me l’avaient déjà suggéré au fil des années. D’autres au contraire avaient essayé de m’en dissuader, dans mon intérêt.
C’est l’homme que j’aime qui m’en a finalement convaincue. Parce qu’écrire, c’était redevenir le sujet de ma propre histoire. Une histoire qui m’avait été confisquée depuis trop longtemps.
À vrai dire, je suis surprise qu’avant moi aucune autre femme, jeune fille à l’époque, n’ait écrit pour tenter de corriger la sempiternelle succession de merveilleuses initiations sexuelles que G. déroule dans ses textes. J’aurais aimé qu’une autre le fasse à ma place. Elle aurait peut-être été plus douée, plus habile, plus dégagée aussi. Et cela m’aurait sans doute soulagée d’un poids. Ce silence semble corroborer les dires de G., prouver qu’aucune adolescente n’a jamais eu à se plaindre de l’avoir rencontré.
Je ne crois pas que ce soit la vérité. Je pense plutôt qu’il est extrêmement difficile de se défaire d’une telle emprise, dix, vingt ou trente ans plus tard. Toute l’ambiguïté de se sentir complice de cet amour qu’on a forcément ressenti, de cette attirance qu’on a soi-même suscitée, nous lie les mains plus encore que les quelques adeptes qui restent à G. dans le milieu littéraire.
En jetant son dévolu sur des jeunes filles solitaires, vulnérables, aux parents dépassés ou démissionnaires, G. savait pertinemment qu’elles ne menaceraient jamais sa réputation. Et qui ne dit mot consent.
Mais à ma connaissance, aucune de ces innombrables maîtresses n’a tenu non plus à témoigner dans un livre de la merveilleuse relation qu’elle avait vécue avec G.
Faut-il y voir un signe ?
Ce qui a changé aujourd’hui, et dont se plaignent, en fustigeant le puritanisme ambiant, des types comme lui et ses défenseurs, c’est qu’après la libération des mœurs, la parole des victimes, elle aussi, soit en train de se libérer.