Il m’est arrivé deux fois de croiser la jeune femme dont j’avais découvert le prénom dans le fameux carnet noir de G. Nathalie était une des conquêtes que G. avait continué à faire, malgré ses dénégations, pendant notre liaison.

La première fois, c’était dans une brasserie où G. avait ses habitudes. Une table lui était toujours réservée et il m’y emmenait dîner à peine quelques mois plus tôt. J’étais entrée dans ce restaurant pour acheter des cigarettes à une heure tardive, il y avait peu de chances que G. s’y trouve, c’était un vrai bonnet de nuit. Malheureusement, je m’étais trompée. Je l’avais tout de suite repéré, ainsi que la très jeune fille assise en face de lui. J’avais été troublée par l’éclat et la fraîcheur de ce visage. Instantanément, je m’étais sentie vieillie. Je n’avais pas encore seize ans. J’avais rompu depuis moins d’un an.

 

Cinq ans plus tard, je dois avoir vingt et un ans, alors que je descends le boulevard Saint-Michel en sortant d’un cours à la Sorbonne, une voix me hèle, criant mon prénom à plusieurs reprises depuis le trottoir d’en face. Je me retourne et ne reconnais tout d’abord pas la jeune femme qui agite sa main dans ma direction. Elle traverse en courant, manquant de se faire écraser, me rafraîchit la mémoire, elle s’appelle Nathalie et évoque, un peu gênée, cette brève et douloureuse entrevue d’un soir, dans la fumée d’une brasserie parisienne où G. avait eu la goujaterie de me saluer d’un sourire triomphal. Elle me demande si j’ai le temps de prendre un café. Je ne suis pas certaine d’avoir envie de partager quoi que ce soit avec elle, mais une chose m’intrigue, son visage a perdu ce rayonnement qui m’avait fait si mal, à l’époque, au point de croire ma jeunesse dérobée par la sienne. Je pourrais vaniteusement en retirer de la satisfaction, un sentiment de revanche. Pour se risquer à m’aborder de cette manière, au beau milieu de la rue, alors qu’il y a cinq ans elle était devenue la maîtresse de G. en même temps que je l’étais, il fallait un sacré culot. Je m’aperçois surtout qu’elle n’a vraiment pas l’air d’aller bien. Son visage est rongé par l’angoisse.

Je lui souris et accepte de discuter un moment, malgré son air exalté et un peu inquiétant. Nous nous asseyons et très vite les mots commencent à couler à flots. Nathalie me parle de son enfance, de sa famille disloquée, de son père absent. Comment ne pas me reconnaître ? Même scénario. Même souffrance au bord des lèvres. Puis elle me raconte le mal que lui a fait G., ses manipulations pour l’isoler de sa famille, de ses amis, de tout ce qui constituait sa vie de jeune fille. Elle me rappelle alors la façon qu’avait G. de faire l’amour, tellement mécanique et répétitive. Pauvre petite qui a confondu elle aussi l’amour et le sexe. J’abonde dans son sens, tout me revient, chaque détail, et tandis que les mots se précipitent, je me sens fébrile, pressée de dire moi aussi avec précision à quel point le souvenir de cette expérience reste douloureux.

Nathalie n’arrête pas de parler, de s’excuser, de se mordre la lèvre, de rire nerveusement. Si G. était témoin de cette rencontre, il serait sans doute horrifié, il a toujours fait en sorte d’éviter le moindre contact entre ses maîtresses, de peur sans doute de voir une horde devenue furieuse ourdir une vengeance collective contre lui.

Nous avons toutes les deux l’impression de briser un tabou. Qu’est-ce qui nous lie, nous rapproche, au fond ? Un besoin débordant de nous confier à quelqu’un qui puisse nous comprendre. Et cela me soulage, en effet, moi aussi, de me découvrir solidaire d’une fille qui, quelques années auparavant, n’aurait été qu’une rivale parmi tant d’autres.

Dans ce nouvel élan de sororité, nous tentons de nous rassurer : cet épisode est bel et bien derrière nous, nous pouvons même en rire, sans jalousie, souffrance ni désespoir.

— Dire qu’il se prend pour l’as des as, le meilleur des amants, ce qu’il pouvait être pathétique, en réalité !

Un fou rire s’empare de nous. Et soudain le visage de Nathalie redevient paisible et lumineux. Comme celui que j’avais admiré cinq ans auparavant.

Puis viennent les petits garçons, Manille.

— Tu crois qu’il est homosexuel, en fait ? Ou bien pédophile ? me demande Nathalie.

— Plutôt éphébophile. (Je fais des études de lettres et en étudiant je ne sais plus quel auteur, je suis tombée sur ce mot dont je suis très fière.) Ce qu’il aime, c’est l’âge de la puberté, celui auquel il est sans doute resté bloqué lui-même. Il a beau être redoutablement intelligent, son psychisme est celui d’un adolescent. Et quand il est avec des filles toutes jeunes, tu vois, il se sent comme un gamin de quatorze ans lui aussi, c’est pour cette raison sans doute qu’il n’a pas conscience de faire quoi que ce soit de mal.

Nathalie éclate de rire à nouveau.

— Oui, tu as raison, je préfère le voir comme ça. Je me sens tellement sale, parfois. Comme si c’était moi qui avais couché avec ces garçons de onze ans aux Philippines.

— Non, ce n’est pas toi, Nathalie, on n’y est pour rien, nous on est comme ces garçons, il n’y a eu personne pour nous protéger à ce moment-là, on a cru qu’il nous faisait exister, alors qu’il se servait de nous, peut-être sans le vouloir, d’ailleurs, c’est sa pathologie qui veut ça.

— Nous au moins, on est libres de coucher avec qui on veut, pas seulement avec des vieux ! pouffe Nathalie.

 

J’en avais la preuve, maintenant, je n’étais pas la seule à porter le poids de ma rencontre avec G. Et contrairement à ce qu’il racontait dans ses livres, il ne laissait pas qu’un souvenir ému à ses jeunes maîtresses.

Nous n’avons échangé aucun numéro de téléphone ni quoi que ce soit permettant de nous revoir un jour. Cela n’avait pas lieu d’être. Nous nous sommes enlacées, serrées dans les bras l’une de l’autre, en nous souhaitant bonne route.

Qu’est devenue Nathalie ? J’espère qu’elle a rencontré un garçon de son âge qui l’a aimée avec sa souffrance, l’a débarrassée de sa honte. J’espère qu’elle a gagné ce combat. Mais combien sont-elles aujourd’hui à raser les murs, comme elle ce jour-là, le visage défait, ravagé, avec un tel besoin d’être écoutée ?