En 2013, G. fait son grand retour sur la scène littéraire, qui l’avait un peu boudé depuis deux décennies. On lui attribue le prestigieux prix Renaudot pour son dernier essai. Des personnes, que j’estime, n’hésitent pas à louer, publiquement, sur des plateaux de télévision, l’indéniable talent de cette grande figure littéraire. Soit. Là n’est pas la question, il est vrai. Mon expérience personnelle m’interdit de porter un jugement objectif sur son travail, qui ne m’inspire que dégoût. Sur la portée de son œuvre, toutefois, j’aimerais que les réserves qui ont commencé à s’exprimer depuis vingt ans, eu égard à ses agissements comme aux idées qu’il défend dans certains de ses livres, soient davantage entendues.

Une polémique – malheureusement de très faible amplitude – éclate au moment de la remise de ce prix. Quelques trop rares journalistes (jeunes, dans l’ensemble, d’une autre génération que la sienne, et même que la mienne) se sont élevés contre cette distinction honorifique. Quant à G., dans le discours qu’il a prononcé lors de la remise du prix, il a prétendu que celui-ci couronnait non pas un de ses livres, mais l’ensemble de son œuvre, ce qui n’était pas le cas.

 

« Juger un livre, un tableau, une sculpture, un film non sur sa beauté, sa force d’expression, mais sur sa moralité ou sa prétendue immoralité est déjà une spectaculaire connerie, mais avoir en outre l’idée malsaine de rédiger ou de signer une pétition s’indignant du bel accueil que des gens de goût font à cette œuvre, une pétition dont l’unique but est de faire du tort à l’écrivain, au peintre, au sculpteur, au cinéaste, est une pure dégueulasserie », se défend-il dans la presse.

 

« Une pure dégueulasserie » ?

Et se taper des « culs frais » à l’étranger, grâce aux droits d’auteur qu’on a amassés en décrivant ses ébats avec des collégiennes, avant de publier sur Internet leurs photos, sans leur consentement et sous couvert d’anonymat, on appelle ça comment ?

 

Aujourd’hui, alors que je suis moi-même devenue éditrice, j’ai beaucoup de mal à comprendre que de prestigieux professionnels du monde littéraire aient pu publier les volumes du journal de G., comportant les prénoms, les lieux, les dates et tous les détails permettant, du moins pour leur entourage proche, d’identifier ses victimes, sans jamais faire précéder ces ouvrages d’un minimum de prise de distance vis-à-vis de leur contenu. Surtout lorsqu’il est explicitement écrit en couverture que ce texte est le journal de l’auteur, et pas une fiction derrière laquelle ce dernier pourrait habilement se retrancher.

 

J’ai longtemps réfléchi à cette brèche incompréhensible dans un espace juridique pourtant très balisé, et je n’y vois qu’une seule explication. Si les relations sexuelles entre un adulte et un mineur de moins de quinze ans sont illégales, pourquoi cette tolérance quand elles sont le fait du représentant d’une élite – photographe, écrivain, cinéaste, peintre ? Il faut croire que l’artiste appartient à une caste à part, qu’il est un être aux vertus supérieures auquel nous offrons un mandat de toute-puissance, sans autre contrepartie que la production d’une œuvre originale et subversive, une sorte d’aristocrate détenteur de privilèges exceptionnels devant lequel notre jugement, dans un état de sidération aveugle, doit s’effacer.

Tout autre individu, qui publierait par exemple sur les réseaux sociaux la description de ses ébats avec un adolescent philippin ou se vanterait de sa collection de maîtresses de quatorze ans, aurait affaire à la justice et serait immédiatement considéré comme un criminel.

En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assisté à une telle impunité.

La littérature excuse-t-elle tout ?