L’ironie du hasard veut que je travaille maintenant dans la maison d’édition qui a publié ce texte de G. paru dans les années soixante-dix, ce fameux essai intitulé Les Moins de seize ans.
Avant d’être embauchée par cet éditeur, j’ai bien vérifié que les droits du livre n’avaient pas été renouvelés : c’est le cas, mais je n’en connais pas la raison. J’aime me raconter que c’est en vertu d’une réprobation morale. La réalité est peut-être bien plus prosaïque : la raréfaction des amateurs de ce genre de publications, ou leur honte à s’avouer comme tels.
Malheureusement, G. continue à sévir à peu près chez tous les éditeurs de Paris. Et plus de trente ans après notre rencontre, il ne peut s’empêcher de vérifier, encore et toujours, que son emprise opère sur moi. J’ignore comment il a réussi à retrouver ma trace, mais le milieu littéraire est grand comme un mouchoir de poche et les cancans y vont bon train. Inutile de chercher plus loin. Un matin, j’arrive à mon bureau et découvre un long mail embarrassé de la directrice de la maison d’édition pour laquelle je travaille. Depuis plusieurs semaines, elle est littéralement harcelée par G. qui lui envoie des messages la suppliant de jouer les intermédiaires entre lui et moi.
« Je suis vraiment désolée, V. Ça fait déjà un moment que j’essaie de faire barrage pour ne pas vous importuner avec cette histoire. Mais comme rien ne semble le calmer, je me suis finalement résolue à vous en parler et à vous faire suivre ses mails », m’écrit-elle.
Dans cet échange que je lis transie de honte, G. retrace le cours de notre histoire en le détaillant in extenso (au cas où elle n’aurait pas été au courant, et comme si ça la concernait). Outre cette insupportable violation de ma vie privée, son ton est à la fois mielleux et pathétique. Soi-disant au bord de la mort, il lui écrit entre autres fadaises que son plus cher désir est de me revoir, tente de provoquer sa pitié. Atteint d’une grave maladie, il ne pourra quitter cette terre en paix tant qu’il n’aura pas revu mon cher visage, bla bla bla… On ne refuse rien à un mourant, bla bla bla… C’est pourquoi, il l’en conjure, elle doit à tout prix me transmettre ses messages. Comme si accéder à ses caprices tombait sous le sens.
Ne disposant pas de mon adresse personnelle, il regrette ensuite d’en être réduit à m’écrire sur mon lieu de travail. Un comble ! Hypocritement, il s’étonne aussi que je n’aie pas répondu à un courrier (bien plus d’un, en réalité) qu’il m’a envoyé peu de temps auparavant, et se l’explique par le récent déménagement de nos locaux.
En réalité, j’ai plusieurs fois trouvé les lettres de G. sur mon bureau et les ai systématiquement jetées à la corbeille sans les lire. Pour me forcer à en ouvrir une, il a même fini un jour par faire libeller l’enveloppe par une autre personne afin que je ne puisse pas reconnaître son écriture. De toute façon, le contenu est toujours le même depuis trente ans : mon silence est un mystère. Je dois sans doute me consumer de regrets à l’idée d’avoir détruit une union aussi noble, et de l’avoir tant fait souffrir ! Jamais il ne me pardonnera de l’avoir quitté. Il ne s’excuse de rien. La coupable, c’est moi, coupable d’avoir mis fin à la plus belle histoire d’amour qu’un homme et une adolescente aient pu vivre. Mais quoi que j’en dise, je suis et resterai à lui pour l’éternité, car notre folle passion ne cessera jamais de luire dans la nuit grâce à ses livres.
En réponse au net refus de la directrice littéraire avec laquelle je travaille d’intercéder en sa faveur, une phrase de G. me saute aux yeux : « Non, je ne ferai jamais partie du passé de V., ni elle du mien. »
De nouveau, la colère sourde, la rage et l’impuissance refont surface.
Jamais il ne me laissera en paix.
Devant mon écran d’ordinateur, j’éclate en sanglots.