Il me semble avoir vécu, depuis, tant d’existences différentes, si fragmentées que j’ai du mal à trouver le moindre lien entre elles. Ce qui est derrière moi est infiniment loin. Un vague souvenir émerge parfois de cette période, pour s’évanouir aussitôt. Je n’en finis pas de me reconstruire, comme on dit. Mais il faut croire que je m’y prends mal. La faille reste béante.
Alors je me soigne comme je peux. Des années de « cure par la parole ». D’abord avec un psychanalyste qui me sauve la vie. Ne voit aucun problème à ce que je renonce aux médicaments prescrits par l’hôpital. M’aide à reprendre des études, malgré une année « blanche » après l’obtention de mon bac.
Un miracle : par l’entremise d’un ami, qui a plaidé ma cause auprès de la proviseure de mon ancien lycée, celle-ci a accepté de me reprendre en classe préparatoire. Je ne les remercierai jamais assez, l’un comme l’autre. Je me remets sur des rails, mais je me sens comme une page blanche. Vide. Sans consistance. Et toujours marquée au fer rouge. Pour essayer de m’intégrer à nouveau, de vivre une vie normale, je porte un masque, je me cache, je me terre.
Deux ou trois vies plus tard, même prénom, même nom, même visage, bien sûr, mais cela a si peu d’importance. Par période de deux ou trois ans, je refais ma vie de fond en comble. Je change d’amant et d’amis, de métier, de style vestimentaire, de couleur de cheveux, de façon de parler, je change même de pays.
Lorsqu’on sonde mon passé, quelques images tremblées surgissent d’un épais brouillard sans jamais prendre forme. Je ne cherche à laisser ni trace ni empreinte. L’enfance, l’adolescence, je n’en ai aucune nostalgie. Je flotte au-dessus de moi-même, jamais là où il faut. Je ne sais pas qui je suis, ni ce que je veux. Je me laisse porter. J’ai la sensation d’avoir vécu mille ans.
Je ne parle jamais de « ma première fois ». Et toi, c’était à quel âge, avec qui ? Ah, ah, si tu savais…
J’ai quelques amis très proches, témoins de mon histoire, qui n’abordent que très rarement cette période de ma vie avec moi. Le passé est le passé. On a tous une histoire à surmonter. La leur n’est pas toujours simple non plus.
Depuis, j’ai connu beaucoup d’hommes. Les aimer n’était pas difficile, leur faire confiance, c’est une autre histoire. Toujours sur la défensive, je leur ai souvent prêté des intentions qu’ils n’avaient pas : m’utiliser, me manipuler, me tromper, ne songer qu’à eux.
Chaque fois qu’un homme tentait de me donner du plaisir, voire, pire encore, de prendre du plaisir à travers moi, il me fallait toujours lutter contre une forme de dégoût, tapie dans l’ombre, prête à fondre sur moi, contre une violence symbolique que je plaquais sur des gestes qui en étaient dénués.
Il m’en aura fallu du temps pour me laisser aller avec un homme, sans l’aide d’alcool ou de psychotropes. Pour accepter sans arrière-pensée de m’abandonner à un autre corps, les yeux fermés. Pour retrouver le chemin de mon propre désir.
Il m’aura fallu du temps, des années, pour enfin rencontrer un homme avec qui je me sente pleinement en confiance.