C’est arrivé sans prévenir, presque du jour au lendemain. Je marchais le long d’une rue déserte avec une question dérangeante qui tournait en boucle dans ma tête, une question qui s’était immiscée plusieurs jours auparavant dans mon esprit, sans que je puisse la chasser : quelle preuve tangible avais-je de mon existence, étais-je bien réelle ? Pour en être certaine, j’avais commencé par ne plus manger. À quoi bon m’alimenter ? Mon corps était fait de papier, dans mes veines ne coulait que de l’encre, mes organes n’existaient pas. C’était une fable. Au bout de plusieurs jours de jeûne, j’avais ressenti les premiers effets de cette euphorie qui remplace la faim. Et une légèreté que je n’avais encore jamais connue. Je ne marchais plus, je glissais sur le sol, et si j’avais battu des bras, je me serais sans doute envolée. Je ne ressentais aucun manque, pas la moindre crampe d’estomac, pas le moindre appel des sens devant une pomme ou un morceau de fromage. Je n’appartenais plus au monde matériel.
Et puisque mon corps résistait déjà à l’absence d’aliments, pourquoi aurait-il besoin de sommeil ? Du crépuscule à l’aube, je gardais les yeux ouverts. Plus rien ne venait interrompre la continuité entre le jour et la nuit. Jusqu’à ce soir-là, où je suis allée vérifier dans le miroir de la salle de bains que mon reflet y était encore. Curieusement, oui, il était toujours là, mais ce qui était nouveau, et fascinant, c’était de voir désormais au travers.
J’étais en train de me volatiliser, de m’évaporer, de disparaître. Sensation atroce, comme un arrachement au règne des vivants, mais au ralenti. Une fuite de l’âme par tous les pores de la peau. Je me suis mise à errer dans les rues la nuit entière, en quête d’un signe. D’une preuve de vie. Autour de moi, la ville, brumeuse, féerique, se muait en décor de cinéma. Si je levais les yeux, les grilles du jardin public auxquelles je faisais face semblaient se mouvoir toutes seules, tournaient à la façon d’une lanterne magique, au rythme de trois ou quatre images par seconde, comme un battement de cils lent et régulier. Quelque chose en moi se rebellait encore, j’avais envie de hurler : Il y a quelqu’un ?
Deux personnes ont alors fait irruption sous un porche d’immeuble. Elles portaient de lourdes couronnes de fleurs mortuaires à bout de bras. Leurs lèvres bougeaient, j’entendais le son de leur voix qui s’adressait à moi, pourtant je ne distinguais aucun sens intelligible dans leurs paroles. Quelques secondes auparavant, je pensais que le spectacle d’êtres vivants m’aiderait à me raccrocher au réel, mais c’était encore pire qu’avec le paysage immobile de la ville endormie. L’espace d’un instant, si fugace que j’aurais aussi bien pu l’avoir rêvé, je leur ai lancé comme pour me rassurer :
— Excusez-moi, vous avez l’heure ?
— Il n’y a pas d’heure pour les lâches, m’a répondu l’un d’eux, le dos courbé par le poids de la couronne dont les couleurs luminescentes irradiaient à son bras. Mais peut-être avait-il dit plutôt : Il n’y a pas d’heure pour les larmes ?
Une tristesse écrasante a fondu sur moi.
J’ai regardé mes mains et je pouvais voir, en transparence, squelette, nerfs, tendons, chair et même cellules grouiller sous ma peau. N’importe qui aurait pu voir au travers de mon corps. Je n’étais plus qu’un amas de photons poudreux. Tout était faux autour de moi et je ne faisais pas exception.
Une camionnette de police a surgi du coin de la rue. Deux hommes en uniforme en sont sortis. L’un d’eux s’est approché de moi.
— Mais qu’est-ce que vous faites, comme ça, à tourner depuis une heure autour de ce jardin ? Vous êtes perdue ?
Comme j’étais en larmes, et que je reculais, effrayée, l’homme est retourné vers son collègue, a farfouillé à l’avant du véhicule, est revenu vers moi un sandwich à la main.
— Vous avez faim ? Tenez, mangez ça.
Je n’osais plus bouger. C’est alors qu’il a ouvert les portes arrière de la fourgonnette en criant :
— Venez vous réchauffer à l’intérieur !
Son ton se voulait rassurant, mais tandis qu’il me désignait une des deux banquettes latérales, ce que j’y ai vu, c’était une chaise électrique qui n’attendait que moi.
Depuis combien de temps avais-je perdu trace de moi-même ? Pourquoi avais-je accumulé autant de culpabilité, au point de croire que je méritais la « peine de mort » ? Je n’en avais pas la moindre idée. Du moins, c’est ce qu’il m’a semblé, lorsqu’au petit matin, je me suis retrouvée dans cet hôpital sinistre où un professeur barbu, et de toute évidence révéré par les internes qui l’écoutaient tel le messie, m’interrogeait, une caméra posée dans le fond de la pièce, sur l’expérience que je venais de traverser et qui m’avait conduite là, dans ce triste refuge de fous ambulants, délirants, anorexiques, suicidaires, prostrés.
— Mademoiselle, vous venez de vivre un épisode psychotique, avec une phase de dépersonnalisation, a lâché l’homme à la barbe. Ne faites pas attention à la caméra. Racontez-moi plutôt comment vous en êtes arrivée là.
— Alors tout ça, c’est vrai ? Je ne suis pas… une fiction ?