Avec G., je découvre à mes dépens que les livres peuvent être un piège dans lequel on enferme ceux qu’on prétend aimer, devenir l’instrument le plus contondant de la trahison. Comme si son passage dans mon existence ne m’avait pas suffisamment dévastée, il faut maintenant qu’il documente, qu’il falsifie, qu’il enregistre et qu’il grave pour toujours ses méfaits.
La réaction de panique des peuples primitifs devant toute capture de leur image peut prêter à sourire. Ce sentiment d’être piégé dans une représentation trompeuse, une version réductrice de soi, un cliché grotesque et grimaçant, je le comprends pourtant mieux que personne. S’emparer avec une telle brutalité de l’image de l’autre, c’est bien lui voler son âme.
Entre mes seize et vingt-cinq ans, paraissent successivement en librairie, à un rythme qui ne me laisse aucun répit, un roman de G. dont je suis censée être l’héroïne ; puis le tome de son journal qui couvre la période de notre rencontre, comportant certaines de mes lettres écrites à l’âge de quatorze ans ; avec deux ans d’écart, la version poche de ce même livre ; un recueil de lettres de rupture, dont la mienne ; sans compter les articles de journaux ou les interviews télévisées dans lesquels il se gargarise de mon prénom. Plus tard, suivra encore un autre tome de ses carnets noirs revenant de façon obsessionnelle sur notre séparation.
Chacune de ces parutions, quel que soit le contexte dans lequel je les découvre (il se trouve toujours une personne bien intentionnée pour me le faire savoir), confine au harcèlement. Pour le reste du monde, c’est un battement d’ailes de papillon sur un lac paisible, pour moi c’est un tremblement de terre, des secousses invisibles qui renversent toutes les fondations, une lame de couteau plantée dans une blessure jamais cicatrisée, cent pas en arrière dans les progrès que je crois avoir faits dans la vie.
La lecture du tome de son journal consacré en grande partie à notre rupture provoque chez moi une crise d’angoisse phénoménale. G. instrumentalise désormais notre relation en l’étalant au grand jour à travers le prisme le plus avantageux pour lui. Son entreprise de lavage de cerveau est machiavélique. Dans ce journal, il a transformé notre histoire en fiction parfaite. Celle du libertin reconverti en saint, celle du pervers guéri, celle de l’infidèle qui s’est acheté une conduite, fiction écrite mais jamais vécue, publiée avec le décalage qu’il se doit, c’est-à-dire le temps que la vie se soit dûment dissoute dans le roman. Moi je suis la traîtresse, celle qui a ruiné cet amour idéal, celle qui a tout gâché en refusant d’accompagner cette métamorphose. Celle qui n’a pas voulu croire à cette fiction.
Je suis sidérée par son refus de voir que cet amour portait en lui son propre échec, dès la première minute, qu’il n’avait aucun avenir possible puisque G. ne pouvait aimer en moi qu’un moment fugace et transitoire : mon adolescence.
Je lis ces pages d’une traite, dans un état second, une transe mêlée d’impuissance et de colère, horrifiée par tant de mensonges et de mauvaise foi, par une telle propension à se victimiser et à se dédouaner de toute culpabilité. Je termine les derniers chapitres en apnée, comme si des forces invisibles appuyaient en même temps sur mon plexus et ma gorge. Toute mon énergie vitale a déserté mon corps, absorbée par l’encre de ce livre abject. Seule une piqûre de Valium a raison de la crise.
Ce que je découvre aussi, c’est que malgré mon refus absolu de reprendre contact avec lui, G. continue insidieusement à se tenir informé de mon sort. Par qui, je n’en sais rien. Dans certaines pages de son journal, il insinue même que depuis notre rupture je suis sous l’influence d’un drogué qui me fera bientôt plonger dans la plus sinistre déchéance, comme il me l’a prédit lorsque je l’ai quitté. Lui, mon protecteur, a pourtant tout tenté pour me détourner des dangers inhérents à mon jeune âge.
Ainsi G. justifie-t-il son rôle dans la vie des adolescentes qu’il parvient à séduire. Il les empêche de devenir des paumées, des rebuts de la société. Tant de pauvres filles perdues à qui il a tenté de sauver la vie, en vain !
À cette époque, personne ne me dit que je pourrais porter plainte, attaquer son éditeur, qu’il n’a pas le droit de publier mes lettres sans mon consentement, ni d’étaler la vie sexuelle d’une mineure au moment des faits, rendue reconnaissable, outre par son prénom et l’initiale de son nom, par mille autres petits détails. Pour la première fois, je commence à me sentir victime, sans parvenir à mettre ce mot sur un état diffus d’impuissance. J’ai aussi le vague sentiment de n’avoir pas seulement assouvi ses pulsions sexuelles durant tout notre relation, mais de lui servir maintenant de faire-valoir, en permettant malgré moi qu’il continue à répandre sa propagande littéraire.
Après la lecture de ce livre, j’ai le sentiment profond d’une existence gâchée avant d’avoir été vécue. Mon histoire y est biffée d’un trait de plume, consciencieusement effacée, puis révisée, réécrite noir sur blanc, tirée à des milliers d’exemplaires. Quel rapport peut-il bien y avoir entre ce personnage de papier créé de toutes pièces et ce que je suis en réalité ? M’avoir transformée en personnage de fiction, alors que ma vie d’adulte n’a pas encore pris forme, c’est m’empêcher de déployer mes ailes, me condamner à rester figée dans une prison de mots. G. ne peut l’ignorer. Mais je suppose qu’il s’en moque éperdument.
Il m’a immortalisée, de quoi pourrais-je me plaindre ?
Les écrivains sont des gens qui ne gagnent pas toujours à être connus. On aurait tort de croire qu’ils sont comme tout le monde. Ils sont bien pires.
Ce sont des vampires.
C’en est fini, pour moi, de toute velléité littéraire.
J’arrête de tenir mon journal.
Je me détourne des livres.
Plus jamais je n’envisage d’écrire.