En 1974, soit douze ans avant notre rencontre, G. publie un essai intitulé Les Moins de seize ans, sorte de manifeste en faveur de la libération sexuelle des mineurs qui fait scandale, en même temps qu’il lui apporte la célébrité. Avec ce pamphlet hautement corrosif, G. ajoute à son œuvre une dimension sulfureuse qui accroît l’intérêt porté à son travail. Considéré par ses amis comme un suicide social, c’est au contraire ce texte qui lancera sa carrière littéraire en le faisant connaître du grand public.
Je ne l’ai lu et n’en ai compris la portée que bien des années après notre séparation.
G. y défend notamment la thèse selon laquelle l’initiation sexuelle des jeunes personnes par un aîné serait un bienfait que la société devrait encourager. Cette pratique, d’ailleurs répandue sous l’Antiquité, serait le gage de la reconnaissance d’une liberté de choix et de désir des adolescents.
« Les très jeunes sont tentants. Ils sont aussi tentés. Je n’ai jamais arraché ni par la ruse ni par la force le moindre baiser, la moindre caresse », y écrit G. Il oublie cependant toutes les fois où ces baisers et ces caresses ont été monnayés, dans des pays peu tatillons sur la prostitution des mineurs. À en croire la description qu’il en fait dans ses carnets noirs, on pourrait même penser que les enfants philippins se jettent sur lui par pure gourmandise. Comme sur une grosse glace à la fraise. (À l’inverse de tous ces petits bourgeois occidentaux, à Manille, les enfants, eux, sont libérés.)
Les Moins de seize ans milite pour une complète libéralisation des mœurs, une ouverture des esprits qui autoriseraient enfin l’adulte à jouir non pas « de » l’adolescent, bien sûr, mais « avec » lui. Beau projet. Ou sophisme de la pire espèce ? Que ce soit dans cet ouvrage, ou dans la pétition que G. publiera trois ans plus tard, lorsqu’on y regarde vraiment de près, ce ne sont pas les intérêts des adolescents qu’il défend. Mais bien ceux des adultes « injustement » condamnés pour avoir eu des relations sexuelles avec eux.
Le rôle de bienfaiteur qu’aime se donner G. dans ses livres consiste en une initiation des jeunes personnes aux joies du sexe par un professionnel, un spécialiste émérite, bref, osons le mot, par un expert. En réalité, cet exceptionnel talent se borne à ne pas faire souffrir sa partenaire. Et lorsqu’il n’y a ni souffrance ni contrainte, c’est bien connu, il n’y a pas de viol. Toute la difficulté de l’entreprise consiste à respecter cette règle d’or, sans jamais y déroger. Une violence physique laisse un souvenir contre lequel se révolter. C’est atroce, mais solide.
L’abus sexuel, au contraire, se présente de façon insidieuse et détournée, sans qu’on en ait clairement conscience. On ne parle d’ailleurs jamais d’« abus sexuel » entre adultes. D’abus de « faiblesse », oui, envers une personne âgée, par exemple, une personne dite vulnérable. La vulnérabilité, c’est précisément cet infime interstice par lequel des profils psychologiques tels que celui de G. peuvent s’immiscer. C’est l’élément qui rend la notion de consentement si tangente. Très souvent, dans les cas d’abus sexuel ou d’abus de faiblesse, on retrouve un même déni de réalité : le refus de se considérer comme une victime. Et, en effet, comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand, en l’occurrence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime, incapable de m’y reconnaître.
La puberté, l’adolescence, G. a raison sur ce point, sont des moments de sensualité explosive : le sexe est dans tout, le désir déborde, vous envahit, s’impose comme une vague, doit trouver satisfaction sans délai, et n’attend qu’une rencontre pour être partagé. Mais certains écarts sont irréductibles. Malgré toute la bonne volonté du monde, un adulte reste un adulte. Et son désir un piège dans lequel il ne peut qu’enfermer l’adolescent. Comment l’un et l’autre pourraient-ils être au même niveau de connaissance de leur corps, de leurs désirs ? De plus, un adolescent vulnérable recherchera toujours l’amour avant sa satisfaction sexuelle. Et en échange des marques d’affection (ou de la somme d’argent qui manque à sa famille) auxquelles il aspire, il acceptera de devenir un objet de plaisir, renonçant ainsi pour longtemps à être sujet, acteur, et maître de sa sexualité.
Ce qui caractérise les prédateurs sexuels en général, et les pédocriminels, en particulier, c’est bien le déni de la gravité de leurs actes. Ils ont coutume de se présenter soit comme des victimes (séduites par un enfant, ou une femme aguicheuse), soit comme des bienfaiteurs (qui n’ont fait que du bien à leur victime).
Dans Lolita, le roman de Nabokov, que j’ai lu et relu après ma rencontre avec G., on assiste au contraire à des aveux confondants. Humbert Humbert écrit sa confession du fin fond de l’hôpital psychiatrique où il ne tardera pas à mourir, peu avant son procès. Et il est loin d’être tendre avec lui-même.
Quelle chance pour Lolita d’obtenir au moins cette réparation, la reconnaissance sans ambiguïté de la culpabilité de son beau-père, par la voix même de celui qui lui a dérobé sa jeunesse. Dommage qu’elle soit déjà morte au moment de cette confession.
J’entends souvent dire, par ces temps de prétendu « retour au puritanisme », qu’un ouvrage comme celui de Nabokov, publié aujourd’hui, se heurterait nécessairement à la censure. Pourtant, il me semble que Lolita est tout sauf une apologie de la pédophilie. C’est au contraire la condamnation la plus forte, la plus efficace qu’on ait pu lire sur le sujet. J’ai toujours douté d’ailleurs que Nabokov ait pu avoir été pédophile. Évidemment, cet intérêt persistant pour un sujet aussi subversif – auquel il s’est attelé deux fois, la première dans sa langue natale, sous le titre de L’Enchanteur, puis, bien des années plus tard, en anglais, avec cette Lolita iconique au succès planétaire – a de quoi éveiller les soupçons. Que Nabokov ait lutté contre certains penchants, peut-être. Je n’en sais rien. Pourtant, malgré toute la perversité inconsciente de Lolita, malgré ses jeux de séduction et ses minauderies de starlette, jamais Nabokov n’essaie de faire passer Humbert Humbert pour un bienfaiteur, et encore moins pour un type bien. Le récit qu’il fait de la passion de son personnage pour les nymphettes, passion irrépressible et maladive qui le torture tout au long de son existence, est au contraire d’une lucidité implacable.
Dans les ouvrages de G., on est loin de toute contrition, et même de tout questionnement. Pas une trace de regret, aucun remords. À le lire, il aurait presque été mis au monde pour apporter aux adolescents l’épanouissement qu’une culture étriquée leur dénie, les ouvrir à eux-mêmes, révéler leur sensualité, développer leur capacité à donner et à se donner.
Tant d’abnégation mériterait une statue au jardin du Luxembourg.