Parfois, l’après-midi, après les cours, je m’occupe d’un petit garçon, le fils d’une voisine de ma mère. Je lui fais faire ses devoirs, lui donne le bain, lui prépare son dîner, joue un peu avec lui, puis le couche. Lorsque sa mère ressort dîner dehors, un jeune homme prend la relève.

Youri a vingt-deux ans, étudie le droit, joue du saxophone et travaille le reste du temps pour payer ses études. Coïncidence ou non, il a lui aussi des origines russes par son père. Nous ne faisons que nous croiser. Nous nous saluons, parlons peu, en tout cas au début. Mais au fil des semaines, je m’attarde de plus en plus avant de quitter les lieux. Nous devenons de plus en plus proches.

Un soir, nous restons tous les deux accoudés à la fenêtre, à regarder la nuit tomber. Youri me demande si j’ai un petit ami, et je me laisse aller à des confidences, puis timidement, finis par lui raconter la situation dans laquelle je suis. Une fois encore, je parle de moi comme d’une prisonnière. À quinze ans, je suis égarée dans un labyrinthe, incapable de retrouver mon chemin dans une existence quotidienne qui ne tourne plus qu’autour de querelles incessantes et de retrouvailles sur l’oreiller, seuls moments où je peux encore me sentir aimée. La folie me guette lorsque, pendant les rares moments que je passe encore en classe, je me compare à mes camarades qui rentreront sagement écouter leurs disques de Daho ou de Depeche Mode en mangeant un bol de céréales tandis qu’à la même heure je continuerai à satisfaire le désir sexuel d’un monsieur plus âgé que mon père, parce que la peur de l’abandon surpasse chez moi la raison, et que je me suis entêtée à croire que cette anormalité faisait de moi quelqu’un d’intéressant.

Je lève les yeux sur Youri. La colère a empourpré son visage, et une violence dont je l’aurais cru incapable déforme ses traits. Mais c’est avec une douceur inattendue qu’il prend ma main et me caresse la joue. « Tu te rends compte à quel point ce type profite de toi et te fait du mal ? Ce n’est pas toi la coupable, c’est lui ! Et tu n’es ni folle ni prisonnière. Il suffit que tu reprennes confiance en toi et que tu le quittes. »