J’ai toujours eu une propension à l’errance, et une attirance incompréhensible pour les clochards avec qui je bavarde à la moindre occasion. Pendant plusieurs heures, je sillonne le quartier dans un état d’hébétude complète, à la recherche d’une âme sœur, d’un être humain à qui parler. Sous un pont, je m’assieds à côté d’un vieillard déguenillé et fonds en larmes. L’homme hausse à peine un sourcil et marmonne quelques mots dans une langue inconnue. Nous restons quelque temps silencieux à regarder passer les péniches, puis je reprends ma route, sans but précis.
Machinalement, je me retrouve en bas d’un immeuble cossu dont le premier étage est occupé par un ami de G., un philosophe d’origine roumaine qu’il m’a présenté dès le début de notre relation comme étant son mentor.
Sale, les cheveux emmêlés, des traces de crasse noires sur le visage après avoir traîné par terre dans les rues de ce quartier où chaque librairie, chaque ligne de trottoir, chaque arbre, me renvoie à G., j’entre sous le porche. Tremblante, de la terre sous les ongles, en nage, je dois ressembler à une jeune squaw qui vient d’accoucher derrière un buisson. À pas feutrés, mais le cœur battant, je monte les marches d’un escalier recouvert d’un tapis sombre, sonne à la porte en rougissant, des sanglots bloqués au fond de la gorge. Une petite dame d’un certain âge m’ouvre, le regard bienveillant, je lui dis que je suis désolée de les déranger, que j’aurais aimé voir son mari, s’il est là, et l’épouse d’Emil prend un air affolé en remarquant ma mise négligée. « Emil, c’est V., l’amie de G. ! » crie-t-elle à travers l’appartement, puis elle s’engouffre dans un couloir qui mène à la cuisine et au son métallique qui s’en échappe, je devine qu’elle fait bouillir de l’eau, sûrement pour préparer du thé.
Cioran entre dans la pièce, lève un sourcil, signe d’étonnement discret mais éloquent, m’invite à m’asseoir. Il n’en faut pas plus pour que les larmes jaillissent à flots. Je pleure comme un nourrisson qui cherche sa mère et tente piteusement d’essuyer sur ma manche la morve qui coule de mon nez quand il me tend une serviette brodée pour m’y moucher.
Cette confiance aveugle qui m’a conduite chez lui ne tient qu’à une chose : sa ressemblance avec mon grand-père, lui aussi originaire des pays de l’Est, les cheveux blancs peignés en arrière avec deux golfes très avancés sur le haut du crâne, les yeux bleus perçants, le nez d’aigle, et l’accent à couper au couteau (tzitrón ? tchocoláte ? en servant le thé).
Je n’ai pas réussi à lire un seul de ses livres en entier, courts pourtant car ils se composent pour la plupart d’aphorismes, mais on dit de lui qu’il est un « nihiliste ». Et en effet, dans ce registre, il ne me décevra pas.
— Emil, je n’en peux plus, finis-je par hoqueter entre deux sanglots. Il dit que je suis folle, et je vais finir par le devenir s’il continue. Ses mensonges, ses disparitions, ces filles qui n’en finissent pas de venir frapper à sa porte et même cette chambre d’hôtel où je me sens prisonnière. Je n’ai plus personne à qui parler. Il m’a éloignée de mes amis, de ma famille…
— V., me coupe-t-il d’un ton grave, G. est un artiste, un très grand écrivain, le monde s’en rendra compte un jour. Ou peut-être pas, qui sait ? Vous l’aimez, vous devez accepter sa personnalité. G. ne changera jamais. C’est un immense honneur qu’il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. Je sais qu’il vous adore. Mais souvent les femmes ne comprennent pas ce dont un artiste a besoin. Savez-vous que l’épouse de Tolstoï passait ses journées à taper le manuscrit que son mari écrivait à la main, corrigeant sans répit la moindre de ses petites fautes, avec une abnégation complète ! Sacrificiel et oblatif, voilà le type d’amour qu’une femme d’artiste doit à celui qu’elle aime.
— Mais Emil, il me ment en permanence.
— Le mensonge est littérature, chère amie ! Vous ne le saviez pas ?
Je n’en crois pas mes oreilles. C’est lui, le philosophe, le sage, qui profère ces paroles. Lui, l’autorité suprême, qui demande à une fille d’à peine quinze ans de mettre sa vie entre parenthèses, au service d’un vieux pervers ? De la boucler une fois pour toutes ? La vision des petits doigts potelés de la femme de Cioran sur l’anse de la théière m’absorbe tout entière et retient le flot d’injures qui me brûlent les lèvres. Toute pomponnée, ses cheveux bleutés assortis à son gentil corsage, elle acquiesce silencieusement à chaque mot de son mari. En son temps, elle a été une comédienne en vogue. Puis elle a cessé de tourner dans des films. Inutile de se demander à quel moment. La seule parole sensée, plus éclairante que je ne l’aurais cru sur le moment, qu’Emil ait consenti à me livrer, c’est en effet que G. ne changerait jamais.