Un après-midi, en rentrant du collège, je trouve la chambre d’hôtel vide. G. est en train de se raser dans la salle de bains. Je pose mon cartable sur une chaise, m’assieds sur le rebord du matelas. Un de ses carnets noirs est négligemment jeté en travers du lit. Ouvert à la page où G. vient de coucher quelques lignes de cette encre bleu turquoise qui est devenue, à elle seule, sa signature : « 16 h 30. Suis allé chercher Nathalie à la sortie de son lycée. Lorsqu’elle m’a aperçu, de l’autre côté de la rue, sur le trottoir d’en face, son visage s’est illuminé. Au milieu des autres jeunes gens qui l’entouraient, elle semblait rayonner tel un ange… Nous avons passé un moment délicieux, divin, elle est si passionnée. Je ne serais pas étonné que cette jeune fille prenne à l’avenir plus d’importance dans ces carnets. »

Tandis que les mots se détachent de leur support pour venir m’encercler telle une nuée de démons, tout l’univers s’écroule autour de moi, les meubles de la chambre ne sont plus que ruines fumantes, des cendres flottent dans l’air devenu irrespirable.

G. sort de la salle de bains. Me trouve en pleurs, les yeux rougis, désignant avec incrédulité le carnet entrouvert. Il pâlit. Puis, de rage, il explose :

— Enfin, comment oses-tu me faire une scène, perturber mon travail, alors que je suis en pleine écriture de mon roman ? Est-ce que tu imagines une seconde la pression à laquelle je suis soumis en ce moment, est-ce que tu te figures un peu ce que ça demande comme énergie, comme concentration, ce que je fais ? Tu n’as pas idée de ce que c’est qu’être un artiste, un créateur. D’accord, je n’ai pas à pointer à l’usine, mais les affres que je traverse quand j’écris, non, tu n’as pas idée de ce que c’est ! Ce que tu viens de lire n’est que le brouillon d’un futur roman, ça n’a rien à voir avec nous, avec toi.

 

Ce mensonge, c’est celui de trop. J’ai beau avoir tout juste quinze ans, je ne peux m’empêcher d’y voir une insulte à mon intelligence, un déni de toute ma personne. Cette trahison de toutes ses belles promesses, cette révélation de sa vraie nature, me transpercent de part en part comme un poignard. Il n’y a plus rien à sauver entre nous. Je suis trompée, flouée, abandonnée à mon sort. Et je ne peux m’en prendre qu’à moi. J’enjambe le parapet de la fenêtre, prête à sauter dans le vide. Il me rattrape in extremis. Je pars en claquant la porte.