Le sortilège se dissipe. Il était temps. Mais aucun prince charmant ne vient à mon secours pour trancher la jungle de lianes qui me retient encore au royaume des ténèbres. Au fil des jours, je m’éveille à une nouvelle réalité. Une réalité que je me refuse encore à accepter dans sa totalité, car elle risquerait de m’anéantir.
Mais auprès de G., je ne prends plus la peine de cacher aucun de mes doutes. Ce que je découvre de lui, et qu’il avait tenté de dissimuler jusque-là, me révolte. J’essaie de comprendre. Quel plaisir prend-il à se taper des gosses à Manille ? Et pourquoi ce besoin de coucher avec dix filles à la fois, comme il s’en vante dans son journal ? Mais qui est-il vraiment, enfin ?
Quand je tente d’obtenir des réponses, il esquive par l’attaque. Me traite d’insupportable ratiocineuse.
— Et toi, alors, qui es-tu, avec tes questions ? Une version moderne de l’Inquisition ? Une féministe, peut-être ? Il ne manquerait plus que ça !
À partir de cette période, G. m’assène tous les jours le même credo :
— Tu es folle, tu ne sais pas profiter du moment présent, comme toutes les femmes d’ailleurs. Aucune femme n’est capable de savourer l’instant présent, c’est dans vos gènes, on dirait. Vous êtes des insatisfaites chroniques, toujours prisonnières de votre hystérie.
Et voilà, aux oubliettes, les mots tendres, les « mon enfant chérie », « ma belle écolière ».
— Je te signale que je n’ai que quinze ans, comme tu le sais, je ne suis donc pas encore tout à fait ce qu’on appelle une « femme » ! D’ailleurs, tu y connais quoi, toi, aux femmes ? Passé la barrière des dix-huit ans, plus rien ne t’intéresse chez elles !
Mais je ne suis pas de taille pour une joute verbale. Trop jeune et inexpérimentée. Face à lui, l’écrivain et l’intellectuel, je manque cruellement de vocabulaire. Je ne connais ni le terme de « pervers narcissique », ni celui de « prédateur sexuel ». Je ne sais pas ce qu’est une personne pour qui l’autre n’existe pas. Je pense encore qu’il n’y a de violence que physique. Et G. manie le verbe comme on manie l’épée. D’une simple formule, il peut me donner l’estocade et m’achever. Impossible de livrer un combat à armes égales.
Cependant, je suis assez grande pour entrevoir l’imposture de la situation et comprendre que tous ses serments de fidélité, ses promesses de me laisser le plus merveilleux des souvenirs n’étaient qu’un mensonge de plus au service de son œuvre et de ses désirs. Je me surprends maintenant à le haïr de m’enfermer dans cette fiction perpétuellement en train de s’écrire, livre après livre, et à travers laquelle il se donnera toujours le beau rôle ; un fantasme entièrement verrouillé par son ego, et qui sera bientôt porté sur la place publique. Je ne supporte plus qu’il ait fait de la dissimulation et du mensonge une religion, de son travail d’écrivain un alibi par lequel justifier son addiction. Je ne suis plus dupe de son jeu.
Désormais, la moindre de mes paroles est retenue contre moi. Son journal est devenu mon pire ennemi, le filtre par lequel G. tamise notre histoire et la transforme en passion maladive dont je suis la seule artisane. Dès l’amorce d’un reproche, il s’empresse d’enfourcher sa plume : Tu vas voir ce que tu vas voir, ma jolie, et tiens, vlan ! voilà un sacré portrait de toi dans mon carnet noir !
Puisque je me rebelle, puisque je ne trouve plus de béatitude à venir me glisser dans ses draps entre deux cours, alors il faut qu’il se débarrasse de moi. Par la force de l’écrit, il fait de la « petite V. » une fille instable rongée par la jalousie, raconte ce qui lui chante. Je ne suis maintenant plus qu’un personnage en sursis, comme les filles précédentes, qu’il ne tardera pas à gommer des pages de son maudit journal. Pour ses lecteurs, ce ne sont que des mots, de la littérature. Pour moi, c’est le début d’un effondrement.
Mais que vaut la vie d’une adolescente anonyme au regard de l’œuvre littéraire d’un être supérieur ?
Oui, le conte de fées touche à sa fin, le charme a été rompu et le prince charmant a montré son vrai visage.