J’ai rencontré G. à l’âge de treize ans. Nous sommes devenus amants quand j’en ai eu quatorze, j’en ai maintenant quinze, et aucune comparaison n’est possible puisque je n’ai pas connu d’autre homme. Pourtant, assez vite, je m’aperçois du caractère répétitif de nos séances amoureuses, des difficultés de G. à maintenir son érection, de ses subterfuges laborieux pour y parvenir (s’astiquer avec frénésie tandis que je lui tourne le dos), de l’aspect de plus en plus mécanique de nos ébats, de l’ennui qui s’en dégage, de la peur d’émettre une quelconque critique, de la difficulté, quasi insurmontable, à lui soumettre un désir qui briserait non seulement notre routine, mais augmenterait mon propre plaisir. Depuis que j’ai lu les livres interdits, ceux qui étalent sa collection de maîtresses et détaillent ses voyages à Manille, quelque chose de visqueux et sordide est venu recouvrir chacun de ces moments d’intimité dans lesquels je ne parviens plus à voir la moindre trace d’amour. Je me sens avilie, et plus seule que jamais.
Notre histoire était pourtant unique, et sublime. À force qu’il me le répète, j’avais fini par croire à cette transcendance, le syndrome de Stockholm n’est pas qu’une rumeur. Pourquoi une adolescente de quatorze ans ne pourrait-elle aimer un monsieur de trente-six ans son aîné ? Cent fois, j’avais retourné cette question dans mon esprit. Sans voir qu’elle était mal posée, dès le départ. Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne.
La situation aurait été bien différente si, au même âge, j’étais tombée follement amoureuse d’un homme de cinquante ans qui, en dépit de toute morale, avait succombé à ma jeunesse, après avoir eu des relations avec nombre de femmes de son âge auparavant, et qui, sous l’effet d’un coup de foudre irrésistible, aurait cédé, une fois, mais la seule, à cet amour pour une adolescente. Oui, alors là, d’accord, notre passion extraordinaire aurait été sublime, c’est vrai, si j’avais été celle qui l’avait poussé à enfreindre la loi par amour, si au lieu de cela G. n’avait pas rejoué cette histoire cent fois tout au long de sa vie ; peut-être aurait-elle été unique et infiniment romanesque, si j’avais eu la certitude d’être la première et la dernière, si j’avais été, en somme, dans sa vie sentimentale, une exception. Comment ne pas lui pardonner, alors, sa transgression ? L’amour n’a pas d’âge, ce n’est pas la question.
En réalité, à l’échelle de l’existence de G., je savais maintenant que ce désir pour moi était infiniment redondant et d’une triste banalité, qu’il relevait de la névrose, d’une forme d’addiction incontrôlable. J’étais peut-être la plus jeune de ses conquêtes à Paris, mais ses livres étaient peuplés d’autres Lolita de quinze ans (à un an près, ça ne faisait pas beaucoup de différence), et s’il avait vécu dans un pays moins regardant sur la protection des mineurs, mes quatorze ans lui auraient paru bien insignifiants comparés aux onze ans d’un petit garçon aux yeux bridés.
G. n’était pas un homme comme les autres. Il avait fait profession de n’avoir de relations sexuelles qu’avec des filles vierges ou des garçons à peine pubères pour en retracer le récit dans ses livres. Comme il était en train de le faire en s’emparant de ma jeunesse à des fins sexuelles et littéraires. Chaque jour, grâce à moi, il assouvissait une passion réprouvée par la loi, et cette victoire, il la brandirait bientôt triomphalement dans un nouveau roman.
Non, cet homme n’était pas animé que des meilleurs sentiments. Cet homme n’était pas bon. Il était bien ce qu’on apprend à redouter dès l’enfance : un ogre.
Notre amour était un rêve si puissant que rien, pas un seul des maigres avertissements de mon entourage, n’avait suffi à m’en réveiller. C’était le plus pervers des cauchemars. C’était une violence sans nom.