Il est 8 h 20. Cette semaine, pour la troisième fois, je n’ai pas réussi à passer le seuil du collège. Je me suis levée, douchée, habillée. J’ai bu mon thé d’un seul trait, enfilé mon sac à dos, dévalé les escaliers de chez ma mère (G. est toujours absent). Jusque dans la cour de l’immeuble, tout allait bien. Et puis dans la rue, déjà, ça s’est gâté. Peur du regard des gens, peur de croiser quelqu’un que je connaisse, à qui il faille adresser la parole. Un voisin, un commerçant, un camarade de classe. Je rase les murs, fais des détours impensables en empruntant les rues les moins fréquentées. Chaque fois que je croise mon reflet dans une glace, mon corps se fige et j’ai le plus grand mal à le remettre en mouvement.

Mais aujourd’hui, je me sens résolue, déterminée, forte. Non, cette fois je ne céderai pas à la panique. Et puis, il y a cette vision, une fois sur le pas de la porte du collège. D’abord, planqués dans l’ombre, les cerbères en train de contrôler les cartes des élèves. Puis, les dizaines de sacs à dos se bousculant les uns les autres pour se ruer vers la ruche bruyante et désordonnée de la cour centrale. Un essaim grouillant et hostile. Ça ne loupe pas. Je fais demi-tour, prends la rue en sens inverse jusqu’au marché, essoufflée, le cœur battant, transpirant comme si j’avais commis un crime. Coupable et sans défense.

Je trouve refuge dans un bistrot du quartier où j’ai élu domicile, quand je ne suis pas à l’hôtel. Je peux y rester des heures sans que personne vienne me déranger. Le garçon est toujours discret. Il m’observe noircir mon journal ou lire en silence dans la compagnie disparate de quelques piliers de bar. Il n’a jamais un mot déplacé. Ne me demande pas pourquoi je ne suis pas en cours. N’exige pas que je consomme plus qu’un café et un verre d’eau, même si je reste trois heures durant dans cette salle froide et anonyme où le son du flipper émerge parfois de celui des verres et des tasses entrechoqués.

Je commence à reprendre mon souffle. Je dois me recentrer. Respirer. Réfléchir. Prendre une décision. J’essaie d’écrire quelques phrases à la va-vite sur un carnet. Mais plus rien ne vient. C’est quand même un comble, vivre avec un écrivain et n’avoir plus la moindre inspiration.

Il est 8 h 35. À trois rues d’ici, la cloche a sonné. Les élèves ont pris l’escalier, se sont assis deux par deux, ont sorti leurs cahiers, leurs trousses. Le prof est entré dans la classe. Tout le monde s’est tu pendant qu’il commençait à faire l’appel. Arrivé vers les dernières lettres de l’alphabet, il a prononcé mon nom, sans même lever les yeux vers le fond de la salle. Absente, comme d’habitude, a-t-il dit, d’un ton las.