G. est parti pour deux semaines faire sa cure de jouvence en Suisse. Il m’a laissé les clefs de la chambre d’hôtel et du studio du Luxembourg. Je pourrai y passer, si je le souhaite. Un soir, je finis par transgresser le tabou et décide de lire les livres interdits. D’une traite, comme une somnambule. Pendant deux jours, je ne mets pas le nez dehors.
La pornographie de certains passages, à peine dissimulée sous le raffinement de la culture et la maîtrise du style, me donne des haut-le-cœur. Je m’arrête sur un paragraphe en particulier, où en voyage à Manille, G. se met en quête de « culs frais ». « Les petits garçons de onze ou douze ans que je mets ici dans mon lit sont un piment rare », écrit-il un peu plus loin.
Je pense à ses lecteurs. J’imagine soudain de vieux messieurs ignobles – que j’affuble aussitôt d’un physique tout aussi révoltant – électrisés par ces descriptions de corps juvéniles. En devenant une des héroïnes des romans de G., de ses carnets noirs, deviendrai-je moi aussi le support de pratiques masturbatoires pour lecteurs pédophiles ?
Si G. est bien le pervers qu’on m’a tant de fois dépeint, le salaud absolu qui, pour le prix d’un billet d’avion vers les Philippines, s’offre une orgie de corps de petits garçons de onze ans, en justifiant ses actes par le simple achat d’un cartable, alors cela fait-il de moi aussi un monstre ?
Je tente immédiatement de refouler cette idée. Mais le venin est entré, et il commence à se répandre.