Une fois, une toute petite fois, je me hasarde à lui poser une question qui jusque-là ne m’avait jamais traversé l’esprit. Cette question insolite s’est imposée malgré mon jeune âge, à moins que ce ne soit précisément en raison de ma jeunesse. Maintenant qu’elle est là à s’agiter en moi, je m’y accroche comme à une bouée de sauvetage, parce qu’elle me laisse l’espérance de me reconnaître un peu en G. Cette question, aussi délicate soit-elle, je dois la lui poser sans baisser les yeux, sans trembler, sans reculer.
C’est un moment d’intimité et de calme que nous partageons, allongés l’un à côté de l’autre dans la chambre de notre hôtel de réprouvés. Un moment sans dispute, sans griefs, sans larmes ni portes qui claquent. Quelque chose de triste s’est installé entre nous. La certitude que la fin approche, l’épuisement de nous déchirer sans cesse. Tandis que G. passe sa main dans mes cheveux, je me lance.
Y a-t-il eu, dans son enfance ou son adolescence, un adulte qui ait joué pour lui aussi ce rôle d’« initiateur » ? Volontairement, je me garde bien de prononcer des mots tels que « viol », « abus » ou « agression » sexuels.
À ma grande surprise, G. m’avoue alors que oui, il y a bien eu quelqu’un, une fois, quand il avait treize ans, un homme, proche de sa famille. Il n’y a aucun affect dans cette révélation. Pas la moindre émotion. Et je ne crois pas me tromper en écrivant qu’on ne trouve aucune trace non plus de ce souvenir dans ses livres. C’est pourtant un élément autobiographique particulièrement éclairant. Comme je m’en étais aperçue à mes dépens, la démarche littéraire de G. avait toujours eu pour but de tordre la réalité de la manière la plus flatteuse à son égard. Jamais de dévoiler la moindre parcelle de vérité sur lui-même. Ou alors avec trop de complaisance pour prétendre à une véritable honnêteté. Cet infime moment de sincérité, ces mots inattendus qui circulent entre nous, c’est un cadeau qu’il me fait sans le savoir. Je redeviens une personne à part entière, je ne suis plus seulement l’objet de son plaisir, je suis celle qui détient une parcelle secrète de son histoire, celle qui peut l’entendre peut-être, sans le juger.
Celle qui peut le comprendre mieux que quiconque.