Une idée sournoise a commencé à germer dans mon esprit. Une idée d’autant plus insupportable qu’elle est parfaitement crédible, d’une logique imparable, même. Une fois apparue, elle se montre tenace.
G. est la seule personne autour de nous que je n’ai jamais soupçonnée d’avoir pu écrire cette série de lettres anonymes. Leur fréquence, leur indiscrétion ont conféré aux débuts de notre histoire d’amour un caractère si dangereux, si romanesque : seuls contre tous, unis contre la haine des honnêtes gens, il nous avait fallu braver les soupçons de la police, nous soustraire à son regard inquisiteur, mais aussi suspecter tout mon entourage, devenu un unique ennemi, un monstre muni de mille paires d’yeux jaloux braqués sur nous. À qui mieux qu’à G. ces lettres avaient-elles profité ? Après nous avoir soudés l’un à l’autre mieux que la haine entre deux familles siciliennes, après m’avoir définitivement éloignée de toute personne un tant soit peu critique vis-à-vis de lui, G. pourrait même les recycler dans son prochain roman, puis les publier en intégralité dans son journal (il ne manquerait pas de le faire, d’ailleurs). Certes, le jeu était dangereux. Il risquait tout de même la prison. Mais cela en valait la peine, quel rebondissement, quel coup de théâtre, quelle matière pour une œuvre littéraire ! En cas d’arrestation, il pouvait compter sur ma fougue pour hurler mon amour, réclamer à cor et à cri le mariage dans un pays plus tolérant, exiger mon émancipation, alerter les officiels et les célébrités pour défendre notre cause… Quel panache cela aurait eu ! Au lieu de cela, les policiers s’étaient révélés moins suspicieux que prévu, les honnêtes gens avaient repris le cours de leur vie sans plus se soucier de la « petite V. », et les rares accès d’indignation s’étaient progressivement estompés autour de nous. En y réfléchissant bien, il me semblait maintenant, avec une évidence peut-être trompeuse, que c’est à cette période précise, lorsque la police lui avait enfin lâché la bride, que l’ennui, et un début de désintérêt pour notre histoire, tout d’abord imperceptibles, s’étaient insinués en lui.