G. s’aperçoit que je lui échappe. Sentir que je ne suis plus sous sa coupe lui est insupportable, c’est manifeste. Pourtant je ne lui ai rien dit de mes conversations avec Youri. Pour la première fois, G. m’a proposé de l’accompagner aux Philippines. Il veut me prouver que ce pays n’a rien à voir avec l’antre du Diable qu’il décrit dans ses livres. Surtout, il veut que nous partions loin, lui et moi, à l’autre bout du monde, anywhere out of the world. Pour nous retrouver, nous aimer à nouveau comme au premier jour. Je suis tétanisée. Accepter me terrifie, et pourtant j’en ai une envie irrépressible, peut-être dans l’espoir absurde de voir mon cauchemar se dissiper, de découvrir que toutes les descriptions à vomir qu’on trouve dans certains de ses livres ne sont que fantasmagories, provocation, vantardise. Que le commerce des enfants n’existe pas à Manille. Qu’il n’a jamais existé. Je sais très bien au fond de moi qu’il n’en est rien, que me rendre avec lui là-bas serait une folie. Est-ce qu’il me demandera de partager notre lit avec un petit garçon de onze ans ? De toute façon, ma mère, à qui il a osé faire cette demande insensée, a eu la présence d’esprit de refuser tout net. Je suis mineure et je ne quitterai pas le territoire sans son autorisation. Cette sentence me soulage d’un poids énorme.

Depuis quelque temps, G. ne cesse d’insister sur ce décalage entre fiction et réalité, entre ses écrits et la vraie vie, que je serais incapable de saisir. Il tente de brouiller les pistes, d’égarer ce sixième sens qui me permet de plus en plus souvent de détecter ses mensonges. J’ai découvert peu à peu l’étendue de son talent de manipulateur, la montagne d’affabulations qu’il est capable de dresser entre lui et moi. C’est un stratège exceptionnel, un calculateur de chaque instant. Toute son intelligence est tournée vers la satisfaction de ses désirs et leur transposition dans un de ses livres. Seules ces deux motivations guident véritablement ses actes. Jouir et écrire.