« Tant qu’on ne pourra me prouver qu’une fillette nommée X ait été spoliée de son enfance par un maniaque, je ne vois point de cure pour mon tourment, hormis le palliatif très local de l’art articulé. »

Vladimir NABOKOV, Lolita

G. écrit, presque nuit et jour. Son éditeur attend un manuscrit pour la fin du mois. Une étape que j’ai appris à connaître. C’est le deuxième livre qu’il s’apprête à publier depuis que nous nous sommes rencontrés un an plus tôt. Du lit, mon regard suit la ligne anguleuse de ses épaules, courbées sur la petite machine à écrire rescapée du studio que nous avons dû fuir. Son dos nu et parfaitement lisse. Ses muscles fins, sa taille étroite ceinte dans une serviette éponge. Je sais désormais que la sveltesse de ce corps a un coût. Un coût très élevé, même. Deux fois par an, G. se rend dans une clinique suisse spécialisée où il se nourrit presque exclusivement de salade et de graines, où alcool et tabac sont bannis, et d’où il revient chaque fois rajeuni de cinq ans.

Cette coquetterie ne colle pas à l’image que je me fais d’un homme de lettres. Pourtant c’est bien de ce corps quasi imberbe, si mince et souple, si blond et ferme, que je suis tombée amoureuse. Mais j’aurais préféré ne pas en connaître les secrets de conservation.

Dans le même registre, j’ai découvert que G. avait une véritable phobie de toutes les formes d’altérations physiques. Un jour, en prenant une douche, je m’aperçois que la peau de mon buste et de mes bras est recouverte de plaques rouges. Nue et encore trempée, je sors précipitamment de la salle de bains pour lui montrer ces marques. Mais en voyant l’étendue de l’éruption cutanée sur mon corps, il prend un air horrifié, cache ses yeux d’une main et lance, sans me regarder :

— Non mais pourquoi tu me montres ça ? Tu veux me dégoûter de toi, ou quoi ?

 

Une autre fois, à peine sortie du collège, je suis assise sur le lit, les yeux rivés sur mes chaussures, en larmes. Un silence de plomb s’est installé dans la chambre. J’ai eu le malheur d’évoquer le prénom d’un camarade de classe qui m’a invitée à un concert.

— Un concert de quoi ?

— De Cure, c’est de la new wave. J’ai eu honte, tu comprends. Tout le monde avait l’air de connaître, sauf moi.

— De quoi ?

— Cure.

— Et tu peux me dire ce que tu penses faire dans un concert de new wave à part fumer des joints en hochant la tête comme une débile ? Et puis, ce type, là, pourquoi il t’invite si ce n’est pour te peloter entre deux chansons, ou pire, te coincer dans le noir pour pouvoir t’embrasser ? J’espère que tu as dit non, au moins ?

À l’approche de mes quinze ans, G. s’est mis en tête de contrôler tous les aspects de mon existence. Il est devenu en quelque sorte mon tuteur. Je dois manger moins de chocolat pour éviter l’acné. Faire attention à ma ligne en règle générale. Arrêter de fumer (je fume comme une camionneuse).

Ma conscience n’est pas en reste. Chaque soir, il me fait la lecture du Nouveau Testament, vérifie que j’ai bien perçu le sens du message du Christ dans chacune des paraboles. S’étonne de mon inculture totale dans ce domaine. Moi l’athée, la non-baptisée, fille de féministe soixante-huitarde, je m’insurge parfois du traitement réservé à mes congénères dans ce texte que je trouve la plupart du temps – en plus d’être misogyne – répétitif et abscons. Mais, au fond, je ne suis pas non plus mécontente de cette découverte. La Bible, après tout, est un texte littéraire comme un autre. Non, objecte G., c’est Celui dont découlent tous les autres. Entre deux caresses, il m’apprend aussi à dire en entier un « Je vous salue Marie », en français puis en russe. Je dois connaître la prière par cœur et la réciter le soir dans ma tête avant de dormir.

Mais de quoi a-t-il peur, bon sang ? Que j’aille en Enfer avec lui ?

L’Église est faite pour les pécheurs, répond-il.