G. n’est finalement resté que peu de temps à l’hôpital. Après avoir fait courir le bruit qu’il était atteint du sida (c’est plus facile une fois qu’on est certain de ne pas l’avoir), il arbore désormais en permanence de nouvelles lunettes de soleil, encore plus couvrantes, et une canne. Je commence à lire dans son jeu. Il aime dramatiser sa situation. Se faire plaindre. Chaque épisode de sa vie est instrumentalisé.

 

Pour la sortie de son nouveau livre, G. a été invité sur le plateau de la plus célèbre émission littéraire, la Mecque des écrivains. Il m’a demandé de l’accompagner.

Dans le taxi qui nous conduit vers les studios de télévision, le nez collé à la vitre, je suis d’un œil distrait le défilement des façades centenaires sous la lueur des lampadaires, les monuments, les arbres, les passants, les amoureux. La nuit vient de tomber. G. porte ses sempiternelles lunettes noires. Mais depuis quelques minutes, derrière le plastique opaque, je sens sur moi l’hostilité de son regard.

— Qu’est-ce qui t’a pris de te maquiller ? finit-il par lâcher.

— Je… je ne sais pas, ce soir, c’est un moment exceptionnel, je voulais être belle, pour toi, pour te plaire…

— Et qu’est-ce qui te fait croire que je t’aime comme ça, toute bariolée ? Tu veux avoir l’air d’une « dame », c’est ça ?

— G., non, je voulais juste être jolie, pour toi, c’est tout.

— Mais c’est quand tu es naturelle que je t’aime, tu ne comprends pas ? Tu n’as pas besoin de faire ça. Là, tu ne me plais pas.

Je ravale mes sanglots, gênée par la présence du chauffeur, sans doute persuadé qu’il a bien raison, mon père, de m’engueuler comme ça. À mon âge, me maquiller comme une pute ! Et pour aller où, encore ?

Tout est foutu. La soirée sera un désastre, mon rimmel a coulé et maintenant, c’est sûr, je ne ressemble plus à rien. Il va falloir que je salue des inconnus, des adultes qui prendront tous un air entendu en me voyant au bras de G., il faudra que je sourie pour le mettre en valeur, comme chaque fois qu’il me présente à ses amis. Alors que je pourrais m’ouvrir les veines, là tout de suite, parce qu’il vient de me briser le cœur en me disant que je n’étais plus à son goût.

Une heure plus tard, dans le studio d’enregistrement, après quelques caresses, mots doux et réconciliation, après qu’il m’a couverte de baisers en m’appelant encore et toujours son « enfant chérie », sa « belle écolière », je suis assise dans le public, emplie d’admiration.

 

Trois ans plus tard, G. participera à cette même émission, qui n’aura jamais aussi bien porté son nom, car le moins qu’on puisse dire c’est qu’il y sera « apostrophé », et pas qu’un peu ! J’en ai découvert un extrait des années après, sur Internet. Cet enregistrement est beaucoup plus connu que celui auquel j’ai assisté, car en 1990, G. ne vient pas y défendre un inoffensif dictionnaire philosophique, mais le dernier tome de son journal intime.

Dans un extrait qu’on trouve encore en vidéo, l’illustre maître de cérémonie égrène la liste des conquêtes de G., et raille sur un ton gentiment désapprobateur l’« écurie de jeunes amantes » dont G. se vante.

Des plans de coupe montrent les autres invités, hilares, à peine miment-ils eux aussi la réprobation, quand le célèbre animateur s’enflamme, laissant cette fois libre cours à son ironie : « Vous êtes tout de même un collectionneur de minettes ! » Jusque-là tout va bien. Rires complices, visage empourpré et faussement modeste de G.

Soudain, une des convives, une seule, s’en prend à cette belle harmonie et, sans ménagement, se lance dans une véritable exécution en règle. Son nom est Denise Bombardier, c’est une auteure canadienne. Elle se dit scandalisée de la présence sur une chaîne de télévision française d’un personnage aussi détestable, d’un pervers connu pour défendre et pratiquer la pédophilie. Citant l’âge des fameuses maîtresses de G.M. (« Quatorze ans ! »), elle ajoute que dans son pays, une telle aberration serait inenvisageable, que chez elle, on est plus évolué quant au droit des enfants. Et comment s’en sortent plus tard toutes ces filles qu’il décrit dans ses livres ? Quelqu’un a-t-il pensé à elles ?

La riposte est immédiate, même si on sent G. surpris par ces attaques. Très courroucé, il corrige : « Il n’y a aucune fille de quatorze ans, il y a des jeunes filles qui ont deux ou trois ans de plus, et qui ont tout à fait l’âge de vivre des amours. » (On ne peut pas dire, il connaît son code pénal.) Puis il avance qu’elle a beaucoup de chance d’être tombée sur un homme aussi courtois et bien élevé que lui, qu’il ne s’abaissera pas à son niveau d’insultes et termine, toujours en faisant danser ses mains, de cette manière féminine censée rassurer sur la douceur de ses intentions, qu’aucune des jeunes filles citées ne s’est jamais plainte de la relation qu’elle entretenait avec lui.

Fin de partie. L’écrivain célèbre a gagné face à la virago qui passe sur le moment pour une mal-baisée, jalouse du bonheur de jeunes filles tellement plus épanouies qu’elle.

 

Si G. avait subi les mêmes critiques en ma présence, ce soir où je l’écoute en silence, assise dans le public, comment aurais-je réagi ? Aurais-je instinctivement pris sa défense ? Aurais-je essayé d’expliquer à cette femme, après l’enregistrement, qu’elle avait tort, et que, non, je n’étais pas là par contrainte ? Aurais-je compris que c’était moi, cachée parmi les spectateurs, ou une autre de mes congénères, que cette femme tentait de protéger ?

 

Mais cette fois-ci, il n’y aura pas d’algarade, aucune fausse note pendant la grand-messe. Le livre de G., trop sérieux, ne s’y prête pas. Concert d’éloges, puis verre offert dans les coulisses. G. me présente à tout le monde, comme à son habitude, avec une fierté évidente. Belle façon, là encore, de confirmer la véracité de ses écrits. Les adolescentes font bien partie intégrante de sa vie. Et personne ne se montrera choqué le moins du monde ni même embarrassé par le contraste entre G. et mes joues pleines de gamine, sans fard ni accidents de l’âge.

 

Rétrospectivement, je m’aperçois du courage qu’il a fallu à cette auteure canadienne pour s’insurger, seule, contre la complaisance de toute une époque. Aujourd’hui, le temps a fait son œuvre et cet extrait d’« Apostrophes » est devenu ce qu’on appelle, pour le meilleur et pour le pire, un « moment » de télévision.

Et, depuis belle lurette, G. n’est plus invité dans les émissions littéraires pour se vanter de ses conquêtes collégiennes.