G. loue désormais à l’année une chambre d’hôtel pour échapper aux visites de la Brigade des mineurs (qu’il appelle des « persécutions »). Il a choisi cet hôtel sans prétention parce qu’il bénéficie d’une situation idéale. En face de la rue qui donne sur mon collège, il est également adossé à la brasserie où G. a son rond de serviette. Un généreux mécène, inconditionnel de son œuvre, finance cet investissement substantiel. Comment écrire, sans cela, avec toute cette flicaille sur le dos ? L’art avant tout !

Comme dans son minuscule studio près du Luxembourg, la première chose qu’on voit en entrant, c’est un lit, énorme, trônant au milieu de la pièce. G. passant plus de temps allongé qu’assis ou debout, sa vie comme la mienne seront en permanence tendues vers ce lit. Je dors de plus en plus souvent dans cette chambre, ne mets plus les pieds chez ma mère que lorsqu’elle l’exige.

 

On apprend un jour à G. qu’un champignon malin s’attaque à sa vue. L’hypothèse du VIH est la première envisagée. Pendant une longue semaine d’angoisse, nous attendons les résultats du test. Je n’ai pas peur, je me prends déjà pour une héroïne tragique, s’il faut mourir d’amour, quel honneur et quel privilège ! Voilà ce que je murmure à G., en l’enlaçant tendrement. De son côté, il paraît beaucoup moins rassuré. Un de ses proches est en train d’agoniser, la maladie s’attaque à sa peau, la couvrant d’une espèce de lèpre sombre. G. connaît le caractère implacable de ce virus, la déchéance qui s’ensuit, la mort, inéluctable. Et rien ne lui fait davantage horreur que l’idée de la dégradation physique. L’angoisse est perceptible dans le moindre de ses gestes.

 

G. a été hospitalisé le temps d’effectuer toutes les analyses nécessaires, puis de recevoir un traitement adapté. La perspective du sida a été écartée. Un jour, le téléphone sonne, je suis à son chevet, dans sa chambre d’hôpital. Une femme très distinguée souhaite parler à G. Je demande qui elle est, elle me répond d’un ton solennel : le président de la République est en ligne.

J’apprends plus tard que G. garde en permanence dans son portefeuille une lettre du Président, portant aux nues son style, son immense culture.

Cette lettre est pour G. un sésame. En cas d’arrestation, il pense qu’elle aurait le pouvoir de le sauver.