G. affiche un air grave et la mine sombre, ce qui ne lui ressemble pas. On s’est retrouvés dans un café où nous avons nos habitudes, face au jardin du Luxembourg. Quand je lui demande ce qui le préoccupe, il hésite un moment avant de m’avouer la vérité. La Brigade des mineurs l’a convoqué dans la matinée, après avoir reçu une lettre de dénonciation anonyme le concernant. Nous ne sommes donc pas les seuls à être sensibles au charme de l’épistolaire.

G. a passé l’après-midi à cacher toutes mes lettres, mes photos (et peut-être d’autres affaires aussi compromettantes) dans un coffre, chez un notaire ou un avocat. Le rendez-vous est fixé la semaine qui vient. Il s’agit de nous, de moi, forcément. La loi fixe la majorité sexuelle à quinze ans. Et je suis loin de les avoir atteints. La situation est grave. Il faut nous préparer à tous les scénarios. L’époque ne serait-elle plus aussi complaisante ?

 

Le jeudi suivant, ma mère attend le ventre noué des nouvelles de cette entrevue. Elle a conscience que sa responsabilité est en jeu. Pour avoir accepté de couvrir cette relation entre sa fille et G., elle risque, elle aussi, une condamnation. Elle pourrait même perdre ma garde et je me retrouverais placée jusqu’à ma majorité dans une famille d’accueil.

Quand la sonnerie du téléphone retentit, elle se jette dessus avec nervosité. Son visage se détend quelques secondes plus tard. « G. nous rejoint, il sera là dans une dizaine de minutes, il avait une bonne voix, je crois que ça s’est bien passé », dit-elle d’une traite.

G. est ressorti de la Préfecture de police, quai de Gesvres, assez amusé, satisfait d’avoir embobiné l’inspectrice et ses collègues. « Tout s’est déroulé à merveille, fanfaronne-t-il dès son arrivée. Les policiers m’ont assuré qu’il ne s’agissait que d’une formalité administrative. Des lettres de dénonciation concernant des célébrités, vous savez, Monsieur, on en reçoit des centaines par jour, a déclaré l’inspectrice. » Comme toujours, G. est persuadé que son charme irrésistible a opéré. Ce qui n’est pas improbable.

 

Les policiers lui ont montré la lettre qui les a alertés. Signée « W., une amie de la mère », elle décrit par le menu certains de nos faits et gestes les plus récents. Telle séance de cinéma à laquelle nous nous sommes rendus. Mon arrivée chez lui tel jour, à telle heure, le retour chez ma mère deux heures plus tard. Le récit de nos turpitudes est ponctué de considérations du style : « Non, mais, rendez-vous compte, c’est une honte, il se croit au-dessus des lois », etc. La lettre anonyme typique, un modèle du genre, presque une parodie. J’en suis glacée. Détail étrange, cette lettre me rajeunit d’un an, sans doute pour accentuer la gravité des faits. Il y est question d’une « petite V. de treize ans ». Mais qui peut bien passer autant de temps à nous épier ? Et puis cette signature étrange, comme un indice posé là pour mieux laisser deviner l’identité de son auteur. Sinon, pourquoi cette initiale ?

Ma mère et G. se lancent alors dans les conjectures les plus folles. Nous envisageons chacun de nos amis comme potentiel corbeau. Ce pourrait être la voisine du deuxième étage, une dame âgée, professeure de lettres, qui m’emmenait parfois le mercredi à la Comédie-Française quand j’étais enfant. Peut-être nous a-t-elle surpris en train de nous embrasser à pleine bouche au coin de la rue ? Sans doute sait-elle qui est G. (après tout elle est prof de littérature) et puis elle a connu l’Occupation, époque où l’on pratiquait sans vergogne ce style de correspondance. Mais c’est le « W » qui nous trouble, un peu trop moderne pour elle. W. ou le souvenir d’enfance de Georges Perec n’appartient certainement pas au panthéon littéraire de Mme Latreille, dont les références s’arrêteraient plutôt à la fin du XIXe siècle.

Alors peut-être Jean-Didier Wolfromm, célèbre critique littéraire, sans doute adepte des pastiches comme le sont parfois les gens qui n’arrivent pas à écrire à la première personne du singulier ? Ou qui ne parviennent plus à écrire tout court, bien qu’ils en aient fait profession. C’est certainement lui, dit G. D’abord, l’initiale correspond. Ensuite c’est un proche de ta mère, et il t’a prise sous son aile.

Jean-Didier m’invite effectivement à déjeuner de temps à autre et m’encourage à écrire, allez savoir pourquoi. V., il faut que tu écrives, me dit-il souvent. Et écrire, eh bien, ça peut paraître idiot, mais ça commence par s’asseoir, et puis… écrire. Tous les jours. Sans déroger.

Chez lui, chaque pièce croule sous les livres. J’en repars toujours une pile d’ouvrages sous le bras, des exemplaires que les attachées de presse des maisons d’édition lui envoient. Il m’en fait une petite sélection. Me donne des conseils. Bien qu’il ait la réputation d’être d’une méchanceté impitoyable, je l’aime énormément. Il est d’une drôlerie extrême, souvent aux dépens des autres, mais je ne peux pas imaginer qu’il ferait une chose pareille. S’en prendre à G., c’est s’en prendre à moi.

Depuis longtemps, sans doute parce que mon père m’a abandonnée sur le bord de la route, Jean-Didier me regarde grandir avec affection. Et j’ai conscience de sa solitude. J’ai vu, dans son appartement, cette baignoire maculée d’encre violette, où tous les jours il doit prendre un bain de permanganate à cause d’une maladie de peau effroyable : son visage, ses mains, sont toujours irrités, rouges et striés de crevasses blanchâtres. Des mains extraordinaires qui me fascinent, tellement habiles à tenir un stylo, alors qu’en plus du reste, elles sont tordues par la poliomyélite. Curieusement, son aspect physique ne m’a jamais rebutée, je l’embrasse toujours comme du bon pain. Derrière la souffrance, et l’apparente méchanceté, je sais que se cache un être doux et bienveillant.

— Je suis sûr que c’est ce salaud, tonne G. Il est jaloux de moi depuis toujours parce qu’il est monstrueux. Il ne supporte pas qu’on puisse être beau et talentueux à la fois. Je l’ai toujours trouvé répugnant. Et puis je suis sûr qu’il ne pense qu’à coucher avec toi.

— Mais ce W., ce n’est pas un peu trop évident ? Autant signer directement de son nom, dans ce cas !

Je tente de défendre ce pauvre Jean-Didier tout en me disant intérieurement qu’après tout, il serait bien assez retors pour avoir inventé une telle ruse, si l’objectif était de jeter G. en prison.

— Ça pourrait aussi bien être Denis, lance G.

Denis est un éditeur, ami de ma mère, encore. Un soir où il dînait à la maison avec d’autres invités, il s’est levé de table lorsque G. a débarqué et l’a violemment pris à partie. Ma mère a dû demander à Denis de quitter les lieux, ce qu’il a fait sans se faire prier. Une des très rares personnes, peut-être la seule, à avoir tenté de se dresser entre G. et moi, à exprimer publiquement son indignation. Est-il pour autant le corbeau ? Pas son genre, vraiment… Pourquoi, après avoir été si frontal, user d’un moyen aussi mesquin ?

— Mon ancienne institutrice, peut-être ? Elle habite toujours le quartier et nous sommes restées proches. Je ne lui ai jamais parlé de toi, mais elle nous a peut-être croisés par hasard dans la rue et nous a vus nous tenir par la main. Elle serait du genre à en avoir une attaque… Ou bien cet autre éditeur, Martial, dont les bureaux sont au rez-de-chaussée de notre immeuble, dans la cour, et qui a eu cent fois la possibilité d’observer nos allées et venues ? Mais nous le connaissons à peine. Lui, une amie de la mère ?

Mes camarades de collège ? Trop jeunes pour user d’un procédé aussi sophistiqué. Pas leur style…

Et pourquoi pas mon père ? Je n’ai plus aucune nouvelle depuis son esclandre à l’hôpital. Il y a quelques années, il songeait à créer une agence de détectives privés. Aurait-il mis son projet à exécution en décidant de faire filer sa fille ? Je ne peux m’empêcher d’envisager cette option. Je cache à G., et sans doute à moi-même, que cette perspective, au fond, me procure un certain plaisir. Après tout, n’est-ce pas le rôle d’un père de protéger sa fille ? Cela signifierait que je compte encore pour lui… Mais pourquoi utiliser ce moyen détourné de la lettre anonyme plutôt que de se rendre lui-même à la Brigade des mineurs ? Absurde. Non, ce n’est pas lui. Enfin, qui sait, il est tellement imprévisible…

 

En deux heures, nous avons fait le tour de toutes nos connaissances, envisagé les scénarios les plus improbables. Et au terme de ce premier conseil de guerre, la totalité de mon entourage est devenue suspecte. Aucun des ennemis de G. n’est soupçonné d’être l’auteur de cette lettre. Trop de détails à mon sujet. « Ce ne peut être qu’un de vos intimes », a décrété G., en fixant ma mère d’un regard glaçant.

 

À quatre reprises, G. sera convoqué de nouveau à la Brigade des mineurs. Car de ces lettres, la police en recevra toute une série. De plus en plus sournoises, de plus en plus intrusives, s’étalant sur plusieurs mois. G. aura accès à la majorité d’entre elles.

Pour les amis de ma mère, notre relation est un secret de polichinelle, mais au-delà de ce cercle d’initiés, la plus grande prudence est requise. Il faut se montrer très discrets. Je me sens désormais comme une bête traquée. La sensation d’être épiée en permanence fait naître chez moi un sentiment de paranoïa, auquel s’ajoute une culpabilité constante. Dans la rue, je rase les murs, fais des détours de plus en plus alambiqués pour aller chez G. Nous ne nous y rendons plus jamais en même temps. Il arrive le premier, je le rejoins une demi-heure plus tard. Nous ne marchons plus main dans la main. Nous ne traversons plus ensemble le jardin du Luxembourg.

Après la troisième convocation quai de Gesvres, toujours purement formelle, selon la police, G. commence à se montrer vraiment nerveux.

 

Un après-midi que je viens de passer chez lui, dans ses draps, nous dévalons les escaliers, je suis en retard et manque de me cogner à un jeune couple qui monte les marches. Polie, je les salue, tout en continuant de descendre les escaliers. Lorsqu’ils arrivent à hauteur de G., je les entends s’adresser à lui. Monsieur M. ? Brigade des mineurs. Il faut croire que même les flics regardent les émissions littéraires à la télé puisque ces deux-là, bien qu’ils ne l’aient encore jamais rencontré, reconnaissent tout de suite le visage de G. C’est moi-même, répond-il d’une voix suave et détendue. Que puis-je pour vous ? Son sang-froid me sidère, moi qui tremble comme une feuille. Faut-il partir en courant, me cacher dans un recoin de l’escalier, hurler pour le défendre et leur crier mon amour, organiser sa fuite en faisant diversion ? Je m’aperçois très vite que rien de tout cela ne sera nécessaire. Le dialogue se déroule sur un ton affable. « Nous voudrions vous parler, Monsieur M. Bien sûr, seulement je dois me rendre à une signature dans une librairie, pourriez-vous revenir une autre fois ? Bien entendu, Monsieur M. »

G. me désigne du regard en disant « Permettez-moi d’abord de dire au revoir à cette jeune étudiante qui est venue m’interroger sur mon travail ». Puis il me serre la main et m’envoie un long clin d’œil. Ce n’est qu’une visite de routine, dit la femme. Ah, vous ne venez pas m’arrêter, si je comprends bien (rires). Bien sûr que non, enfin, Monsieur M. Nous pouvons revenir demain, si cela vous arrange.

 

G. n’a pas à s’inquiéter d’une perquisition. Son studio ne présente plus la moindre trace de ma présence dans sa vie. Mais, si je comprends bien, nous venons d’éviter de justesse un flagrant délit.

Pourquoi aucun des deux inspecteurs ne fait-il attention à l’adolescente que je suis ? Les lettres mentionnent une « petite V. de treize ans ». Certes, j’en ai quatorze, et parais peut-être un peu plus.

Tout de même, aussi peu de soupçons laisse sans voix.