Dès le début de notre relation, nous avons correspondu par lettres, comme aux temps des Liaisons dangereuses, me suis-je dit avec ingénuité. G. m’a tout de suite incitée à utiliser ce mode de communication, sans doute parce qu’il est écrivain, en premier lieu, mais par sécurité, aussi, bien sûr, pour protéger notre amour des oreilles et des regards indiscrets. Je n’y ai pas vu d’inconvénient, je suis plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral, c’est un moyen d’expression naturel pour moi, si réservée avec mes camarades de classe, incapable de parler en public, de faire un exposé, inapte à toute activité théâtrale ou artistique exposant mon corps au regard des autres. Internet et le portable n’existent pas encore. Quant au téléphone, vulgaire objet dénué de toute poésie, il n’inspire que mépris à G. J’ai, soigneusement entourée d’un ruban dans une vieille boîte en carton, une pile de déclarations d’amour flamboyantes qu’il m’envoie dès qu’il est absent ou que nous ne nous voyons pas durant plusieurs jours. Je sais qu’il conserve aussi précieusement les miennes. Mais, en me plongeant dans certains de ses livres (pas encore les plus scabreux d’entre eux), je m’aperçois que je suis très loin d’avoir l’exclusivité de ces épanchements épistolaires.
Deux de ses livres en particulier racontent ses amours tumultueuses avec une ribambelle de jeunes filles dont G. semble incapable de refuser les avances. Ces maîtresses sont toutes très exigeantes, et assez vite, ne sachant plus comment s’en dépêtrer, il jongle de façon acrobatique entre des mensonges de plus en plus éhontés pour enchaîner dans une même journée, deux, trois, parfois quatre rendez-vous amoureux.
Non seulement G. n’hésite pas à reproduire dans ses livres les lettres de ses conquêtes, mais toutes se ressemblent étrangement. Par leur style, leur exaltation, et même par leur vocabulaire, elles semblent constituer un même corpus s’étalant sur des années, où s’entendrait la voix lointaine d’une jeune fille idéale, composée de toutes les autres. Chacune témoigne d’un amour aussi céleste que celui d’Héloïse et Abélard, aussi charnel que celui de Valmont et Tourvel. On croirait lire la prose naïve et désuète d’amoureuses d’un autre siècle. Ce ne sont pas les mots de gamines de notre âge, ce sont les termes universels et atemporels de la littérature épistolaire amoureuse. G. nous les souffle en silence, les insuffle dans notre langue même. Nous dépossède de nos propres mots.
Les miennes ne s’en distinguent pas. Toutes les jeunes filles un peu « littéraires » écrivent-elles de la même manière entre quatorze et dix-huit ans ? Ou bien ai-je été moi aussi influencée par le style très uniforme de ces lettres d’amour après en avoir lu quelques-unes dans les livres de G. ? Je penche plutôt pour l’idée d’une sorte de « cahier des charges » implicite auquel je me serais conformée d’instinct.
Avec le recul, je m’en rends bien compte, il s’agit d’un jeu de dupes : reproduire de livre en livre, avec un même fétichisme, cette littérature de jeunes filles en fleurs permet à G. d’asseoir son image de séducteur. Ces lettres sont aussi, de façon plus pernicieuse, le gage qu’il n’est pas le monstre qu’on décrit. Toutes ces déclarations d’amour sont la preuve tangible qu’il est aimé, et mieux encore, qu’il sait, lui aussi, aimer. C’est un procédé hypocrite qui ne trompe pas seulement ses jeunes maîtresses, mais aussi ses lecteurs. J’ai fini par percer à jour la fonction de ces dizaines de lettres qu’il m’écrivait de façon frénétique dès notre toute première rencontre. Parce que chez G. l’amoureux des adolescents se double de l’écrivain, l’autorité, l’emprise psychologique dont il jouit suffisent à conduire sa nymphette du moment à affirmer par écrit qu’elle est comblée. Une lettre laisse des traces, on se doit d’y répondre, et quand celle-ci est d’un lyrisme enflammé, il faut se montrer à la hauteur. Par cette injonction muette, l’adolescente se donne alors pour mission de rassurer G. sur tout le plaisir qu’il lui donne, de sorte qu’en cas de descente de police, son consentement ne fasse aucun doute. Bien sûr, qu’il est un artiste passé maître dans l’exécution de la moindre caresse. Les sommets inégalés qu’il nous fait atteindre dans l’orgasme en sont la preuve !
De la part de jeunes filles arrivées vierges dans le lit de G., sans le moindre point de comparaison, de telles déclarations sont, en vérité, assez cocasses.
Tant pis pour les fervents lecteurs de son journal qui s’y seraient laissé prendre.