G. s’indigne quand je lui rapporte que certaines personnes de mon entourage le traitent de « professionnel du sexe ». Cette expression me trouble. Son amour est pour moi d’une sincérité au-dessus de tout soupçon. Peu à peu, j’ai commencé à lire certains de ses livres. Ceux qu’il m’a recommandés. Les plus sages, ce dictionnaire philosophique qui vient de paraître, quelques romans, pas tous, il m’a déconseillé d’ouvrir les plus sulfureux. Avec une force de conviction digne des meilleurs politiciens, la main sur le cœur, il jure que ces écrits ne correspondent plus à l’homme qu’il est devenu aujourd’hui, grâce à moi. Et puis, par-dessus tout, il craint que certaines pages ne me choquent. Il prend alors son petit air d’agneau innocent.

J’obéis longtemps à l’interdiction. Deux de ces ouvrages trônent pourtant sur une étagère, à côté du lit. Leurs titres me narguent chaque fois que mes yeux tombent sur l’un d’eux. Mais, telle l’épouse de Barbe Bleue, j’ai promis de tenir parole. Sans doute parce que je n’ai pas l’ombre d’une sœur pour me tirer d’un mauvais pas si jamais l’idée de transgresser l’interdit venait à me traverser l’esprit.

Lorsqu’à son sujet les pires accusations parviennent à mes oreilles, une infinie naïveté me pousse à croire que la fiction inventée par G. le caricature, que ses livres sont une exagération grimaçante de lui-même, qu’il s’y avilit et s’y enlaidit par provocation, comme avec un personnage de roman dont on force le trait. Version moderne du portrait de Dorian Gray, son œuvre serait le réceptacle de tous ses défauts, lui permettant de revenir à la vie ressourcé, vierge, lisse et pur.

Et comment pourrait-il être mauvais, puisqu’il est celui que j’aime ? Grâce à lui, je ne suis plus la petite fille seule qui attend son papa au restaurant. Grâce à lui, j’existe enfin.

 

Le manque, le manque d’amour comme une soif qui boit tout, une soif de junkie qui ne regarde pas à la qualité du produit qu’on lui fournit et s’injecte sa dose létale avec la certitude de se faire du bien. Avec soulagement, reconnaissance et béatitude.