Dans le cercle très restreint de mes amis, les réactions vis-à-vis de G. sont déroutantes. Les garçons éprouvent à son égard un rejet viscéral, ce qui arrange bien G., car il n’a pas la moindre envie de faire leur connaissance. Les garçons, il les préfère imberbes, douze ans, maximum, comme j’en aurai bientôt la révélation. Au-delà, ce ne sont plus des objets de plaisir, mais des rivaux.
À l’inverse, les filles ne rêvent que de le rencontrer. L’une d’entre elles me demande un jour si elle peut lui faire lire une nouvelle qu’elle vient d’écrire. Un regard de « professionnel », ça n’a pas de prix. Les adolescentes de mon temps sont bien plus délurées que leurs parents ne l’imaginent. Constat qui ne peut qu’enchanter G.
Un jour où j’arrive en retard au collège, comme à mon habitude, le cours de chorale a commencé, tout le monde debout chante à l’unisson. Un petit morceau de papier, plié en quatre, atterrit sur mon pupitre, devant ma trousse. Je le déplie et lis : « T’es cocue. » Deux têtes hilares miment, les doigts dressés sur le haut du crâne, deux cornes qui s’agitent. Le cours terminé, au moment où tous les élèves s’engouffrent par la porte de sortie, j’essaie de fuir, mais l’un des plaisantins se colle contre moi et me chuchote à l’oreille : « J’ai vu ton vieux mec dans un bus, en train d’embrasser une autre fille. » Je tressaille, tente de ne rien laisser paraître. Le garçon termine en me jetant à la figure : « Mon père m’a dit que c’était un salaud de pédophile. » Ce mot, bien sûr, je l’ai déjà entendu, sans jamais lui prêter crédit. Pour la première fois, il me transperce. D’abord parce qu’il désigne l’homme que j’aime et fait de lui un criminel. Et parce qu’au ton de la voix du garçon, au mépris qui s’en dégage, je devine qu’il m’a rangée d’office, non pas dans le camp des victimes, mais dans celui des complices.