« Ce qui me captive, c’est moins un sexe déterminé que l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année et qui me semble être – bien plus que ce qu’on entend d’ordinaire par cette formule – le véritable troisième sexe. »

G.M., Les Moins de seize ans

Il existe de nombreuses manières de ravir une personne à elle-même. Certaines semblent au départ bien innocentes.

G. entreprend un jour de m’aider à rédiger une dissertation. Mes notes étant généralement très bonnes, surtout en français, je ne ressens pas la nécessité d’évoquer avec lui mon travail scolaire. Mais, têtu comme une bourrique, et de joyeuse humeur cet après-midi-là, il a déjà ouvert sans mon accord mon cahier de textes à la page du lendemain.

— Dis donc, ta dissertation, tu l’as faite ? Je pourrais t’aider, tu sais. Tu t’y prends tard. Hum, hum, voyons voir : « Sujet d’invention : racontez un de vos exploits. »

— Non, t’inquiète, j’y ai déjà réfléchi, je la ferai tout à l’heure.

— Mais pourquoi ? Tu ne veux pas que je te donne un petit coup de main ? Ça ira plus vite, et plus vite tu auras fini, plus vite…

Sa main s’est glissée sous mon chemisier et caresse doucement mon sein gauche.

— Arrête, tu es vraiment un obsédé !

— Eh bien, moi, figure-toi que j’ai accompli un véritable exploit quand j’avais ton âge ! Tu sais que j’ai été champion d’équitation ? Parfaitement ! Et un jour…

— Ça ne m’intéresse pas ! C’est ma dissertation !

G. s’est renfrogné, puis calé contre les oreillers au fond du lit.

— Très bien, comme tu voudras. Je vais lire un peu alors, puisque mon adolescence ne t’intéresse pas…

Contrite, je me penche sur lui pour lui donner un baiser en guise d’excuse.

— Bien sûr que ta vie m’intéresse, tout m’intéresse chez toi, tu sais bien…

G. s’est redressé d’un bond.

— C’est vrai, tu veux bien que je te raconte ? Et on l’écrit en même temps ?

— Mais tu es infernal ! On dirait un môme ! De toute façon, ma prof se rendra compte tout de suite que ce n’est pas moi qui l’ai écrite, cette dissert’.

— Non, on passera tout au féminin, et on utilisera tes mots à toi, elle n’y verra que du feu.

Alors, penché sur la double feuille à grands carreaux bleus traversés d’un mince filet rouge, je commence à écrire, sous la dictée de G., de mon écriture fine et appliquée, studieuse comme toujours, l’histoire d’une jeune fille qui est parvenue, lors d’un parcours extrêmement périlleux, à sauter dix obstacles en quelques minutes sans jamais renverser ni même effleurer aucune des barres, altière sur sa monture de compétition, acclamée par une foule de spectateurs transis devant son adresse, l’élégance et la précision de ses mouvements – découvrant par la même occasion tout un jargon qui m’est inconnu et dont je dois lui demander le sens au fur et à mesure, et ce, alors que je ne suis montée à cheval qu’une seule fois dans ma courte vie et me suis retrouvée illico chez le médecin, couverte d’eczéma, toussotant, pleurant à cause de l’œdème qui avait fait doubler de volume mon visage cramoisi.

Le lendemain, je remets, honteuse, ma dissertation entre les mains de notre professeure de français. La semaine suivante, en rendant les copies, elle s’exclame (crédule ou pas, je ne le saurai jamais) : « Vous vous êtes surpassée, cette semaine, V. ! 19/20, il n’y a rien à dire, c’est la meilleure note de la classe. Alors, écoutez-moi bien, les autres, je vais faire circuler le travail de votre camarade et je vous demande à tous de le lire avec attention. Et prenez-en de la graine ! J’espère que ça ne vous embête pas, V., d’autant que vos amis apprendront par la même occasion quelle cavalière hors pair vous faites ! »

 

La dépossession commençait comme ça, entre autres choses.

Par la suite, jamais G. ne s’intéressera à mon journal, ne m’encouragera à écrire, ne m’incitera à trouver ma voie.

L’écrivain, c’est lui.