La douleur, sournoise, se présente un soir, à l’articulation du pouce gauche. Je m’imagine un coup reçu à cet endroit de la main sans en avoir pris conscience, je cherche quelle activité manuelle intense j’aurais bien pu pratiquer au cours de la journée, mais rien ne me vient à l’esprit. Deux heures plus tard, l’inflammation s’est transformée en une brûlure presque insoutenable, irradiant toutes les articulations des doigts. Comment une si petite zone du corps peut-elle faire souffrir autant ? Inquiète, ma mère appelle SOS Médecins. On me fait une prise de sang et l’analyse révèle un taux de globules blancs anormalement élevés. Je pars aux urgences. Le temps d’arriver, la douleur s’est étendue aux articulations des autres membres. Lorsqu’on me trouve un lit, je ne peux déjà plus bouger. Je suis littéralement paralysée. Un médecin diagnostique un rhumatisme articulaire aigu, dû à une infection par un streptocoque.
Je dois rester hospitalisée quelques semaines qui, dans mon souvenir, me paraîtront interminables, mais la maladie a tendance à distordre la perception du temps.
Durant ce séjour, trois visites inopinées me laissent un souvenir respectivement amusé, gêné et dévastateur.
La première intervient quelques jours à peine après mon hospitalisation. Ma mère (à moins que ce ne soit une de ses amies, animée des meilleures intentions ?) a dépêché auprès de la malade un psychanalyste plein d’une compassion palpable dès le premier regard qu’il m’adresse en entrant dans la pièce. Je l’ai déjà croisé deux ou trois fois dans un des dîners déjà décrits.
— V., je suis venu bavarder un peu avec toi, je pense que ça pourrait te faire du bien.
— Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
— Je crois que ta maladie est l’expression d’autre chose. D’un malaise plus profond, tu vois ? Comment ça se passe, dans ton collège ? Tu t’y sens bien ?
— Non, c’est l’enfer, je n’y vais presque plus jamais, je sèche tous les cours que je n’aime pas et ça rend dingue ma mère. J’imite sa signature pour faire de faux mots d’excuse, puis je vais fumer au café pendant des heures. Une fois, j’ai même inventé l’enterrement de mon grand-père, ça elle n’a pas digéré ! Faut dire que là, j’avais exagéré, non ?
— Cette maladie est… peut-être… liée aussi à ta… situation actuelle.
Et voilà, ça y est, on oublie les pincettes et on sort les gros sabots. Qu’est-ce qu’il croit, que c’est G. qui m’a refilé ce streptocoque ?
— Quelle situation ? De quoi vous parlez ?
— On peut commencer par ce que tu ressentais avant de tomber malade. Tu veux bien essayer de parler avec moi ? Tu es suffisamment intelligente pour savoir que la parole, ça aide à aller mieux, non ? Qu’en dis-tu ?
Évidemment, dès que je commence à sentir un intérêt sincère pour ma petite personne, et qui plus est de la part d’un représentant du sexe masculin, mes défenses s’effondrent.
— D’accord.
— Pourquoi vas-tu si peu en cours ? Tu crois que c’est seulement à cause des matières qui t’ennuient ? Moi, je pense qu’il y a autre chose.
— J’ai… heu… comment dire, peur des gens. C’est ridicule, non ?
— Pas du tout. Beaucoup de gens sont comme toi, ont des crises d’angoisse ou de panique dans certaines situations. L’école, le collège, ça peut être très anxiogène, surtout vu les circonstances. Et ces douleurs, où se manifestent-elles, en ce moment ?
— Aux genoux, là, c’est vraiment affreux comme ça me brûle de l’intérieur.
— Oui, c’est ce que ta mère m’a dit, effectivement. C’est intéressant. Très intéressant…
— Ah bon, c’est intéressant, les genoux ?
— Qu’est-ce que tu entends dans le mot « genoux », hein ? Si tu dé-com-poses le mot « genoux » ? Il y a je et il y a nous, et ton problème, c’est bien un problème de « rhumatismes articulaires », donc… tu serais d’accord avec moi pour dire que tu as un problème d’« articulation » entre le « je » et le « nous », n’est-ce pas ?
À ces mots, le visage du psychanalyste est traversé par une expression de satisfaction intense, de pure béatitude, pourrait-on dire. Jusque-là, mes genoux n’avaient provoqué un tel effet que sur G. Je reste sans voix.
— Parfois les souffrances psychiques, quand elles restent silencieuses, s’expriment à travers le corps en provoquant des douleurs physiques. Réfléchis un peu à tout ça. Je ne vais pas te fatiguer davantage. D’ailleurs, tu dois te reposer. On va en rester là pour aujourd’hui.
Mis à part, peut-être, une vague allusion au début de notre conversation, le psychanalyste n’aura pas dit un mot sur ma relation avec G. Moi qui pensais qu’il n’était qu’un père- la-morale, comme G. aime appeler ceux qui d’un regard nous jettent à la figure leur désapprobation… Je lui lance alors, en forme de provocation :
— Et sinon, vous n’avez rien d’autre à me dire, sur ma situation ?
D’un ton cinglant, cette fois-ci, il répond :
— Je pourrais ajouter quelque chose, mais ça ne va pas te plaire : les rhumatismes, ce n’est pas vraiment de ton âge.
Quelques jours plus tard, l’amant de ma mère débarque lui aussi sans crier gare. Le moustachu aux élégants nœuds papillons ne m’avait jusque-là témoigné aucune marque d’affection particulière. Et maintenant, le voilà seul, portant sur le visage un air grave et désolé. Que me veut-il ? Serais-je à ce point aux portes de la mort – et on me l’aurait caché – pour susciter tant de commisération ? Il s’installe sans autorisation sur une chaise à droite de mon lit, et dans un geste de tendresse que je ne lui connaissais pas, me prend la main et la tient dans la sienne, une grosse poigne ample et tiède, légèrement moite.
— Comment tu te sens, ma V. ?
— Bien, ça va, enfin, ça dépend des jours…
— Oui, ta mère m’a dit que tu avais très mal. Tu es courageuse, tu sais. Mais ici, c’est l’hôpital des enfants malades, on va te soigner comme il faut, c’est les meilleurs !
— C’est gentil d’être venu. (En réalité, je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il peut bien faire là.)
— C’est normal. Je sais que j’ai pas mal accaparé ta mère ces dernières années et tu ne dois pas forcément me voir comme un ami. Alors… comment dire, j’aimerais… enfin, ton père étant totalement démissionnaire, je me sens un peu coupable de ne pas m’être davantage impliqué dans ta vie. J’aimerais y jouer un rôle, mais je ne sais pas comment m’y prendre.
Je souris, un peu éberluée, au fond, je le trouve touchant. Puis il lâche enfin ma main, et balayant d’un regard affolé les murs blancs de la chambre, il cherche l’inspiration qui lui manque pour continuer sa tirade et trouve finalement une aide inespérée dans la couverture d’un livre posé sur ma table de chevet.
— Tu aimes Proust ? Ça alors, c’est formidable, tu sais que c’est mon auteur préféré ?
G. m’a offert le premier tome de la Recherche. Il n’y a rien de tel que la maladie pour comprendre l’œuvre de ce pauvre Marcel, m’a-t-il expliqué. Il écrivait couché sur son lit de souffrance, entre deux quintes de toux…
— Je commence seulement… oui, j’aime bien. Bon, les duchesses, tout ça, c’est pas trop ma tasse de thé, mais ce qu’il écrit sur la passion amoureuse, ça me touche beaucoup.
— Oui, exactement ! La passion amoureuse ! C’est ça ! Bon, justement, je voulais te dire aussi, avec ta mère, ce n’est plus comme avant. Je pense qu’on va se séparer.
— Ah bon, parce que vous étiez ensemble ? Première nouvelle !
— Oui, enfin tu vois ce que je veux dire… Mais j’aimerais qu’on reste proches, toi et moi. On pourrait déjeuner de temps en temps.
Puis il consulte sa montre (gousset) et décrète qu’il doit malheureusement partir, se lève, et au moment de me faire la bise, dans un mouvement incontrôlé, sa tête dévie et sa grosse bouche purpurine à la moustache rugueuse vient s’aplatir sur mes lèvres. Rouge pivoine, il se redresse, ne sachant plus où se mettre, et disparaît comme si un spectre l’avait chassé.
Les actes manqués n’engagent que ceux qui les relèvent, dirait mon nouvel ami psychanalyste.
Comment savoir si ce geste était involontaire ? La proposition de l’amant de ma mère m’avait tout d’abord paru honnête, mais avec ce baiser en forme de glissade, il a jeté le soupçon sur ses véritables mobiles.
Le surlendemain, c’est une autre visite impromptue qui me prend une nouvelle fois de court. Décidément, impossible d’être tranquille dans cet hôpital, on entre ici comme dans un moulin. Un visage que j’essayais d’oublier depuis trois ans a surgi dans l’encadrement de la porte de ma chambre. Celui, toujours aussi ironique, et qui ne peut me laisser indifférente, de mon père. Les douleurs articulaires m’ont empêchée de trouver le sommeil durant toute une partie de la nuit. Je suis épuisée et tendue. Non mais qu’est-ce qu’il croit, qu’il n’a qu’à rappliquer pour que j’oublie tout, d’un coup de baguette magique ? Son silence depuis ces dernières années, les heures en pleurs passées au téléphone à essayer de le joindre tandis que sa nouvelle femme ou sa secrétaire me répètent qu’il n’est pas joignable, très occupé, en voyage, que sais-je encore ?
Non, vraiment, la rupture est consommée, je n’ai plus rien à lui dire.
— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu te souviens de ta fille, tout à coup ?
— Ta mère m’a appelé parce qu’elle est inquiète pour toi. Il paraît que tu souffres beaucoup et qu’on ne sait pas vraiment comment tu as attrapé ce streptocoque. J’ai pensé que tu serais contente de me voir.
Si je n’étais pas paralysée, je le mettrais bien dehors manu militari.
— Qu’est-ce que ça peut te faire, que je sois malade ?
— Je pensais que ça te ferait plaisir, c’est tout. Je suis quand même ton père.
— Je n’ai plus besoin de toi, d’accord ?
Les mots ont fusé malgré moi.
Et puis soudain, entraînée dans mon élan :
— J’ai rencontré quelqu’un.
— Tu as rencontré quelqu’un, qu’est-ce que ça veut dire ? Que tu es amoureuse ?
— Exactement ! Ça veut dire que tu peux repartir et continuer ta petite vie sans moi en toute tranquillité puisque maintenant, il y a quelqu’un qui veille sur moi !
— Ah bon, et tu ne trouves pas ça un peu jeune, quatorze ans, pour avoir une relation amoureuse ? C’est qui ce type ?
— Ah, eh bien, là, tu vas t’évanouir, parce que ce type, c’est un écrivain, il est génial et le plus incroyable, c’est qu’il m’aime. Il s’appelle G.M. Ça te dit peut-être quelque chose ?
— Quoi ? Ce salaud ? Tu te fous de moi, là ?
Touché, et en plein cœur. J’affiche mon sourire le plus satisfait. Mais la réaction est cataclysmique. Pris d’une rage incontrôlable, il s’empare d’une chaise en métal, la soulève puis la projette contre le mur. D’un revers de main, il balaie quelques ustensiles médicaux posés sur une table d’appoint et se met à vociférer, débitant une bordée d’injures, me traitant de petite putain, de traînée, tempête que ça ne l’étonne pas, ce que je suis devenue, avec la mère que j’ai, impossible de lui faire confiance, une pute, elle aussi, crache tout son dégoût envers G., ce monstre, cette ordure et jure qu’il le dénoncera à la police, à peine sorti de l’hôpital.
Alertée par le bruit, une infirmière fait son entrée dans la chambre et le prie sans sourciller de bien vouloir se calmer ou de quitter les lieux sur-le-champ.
Mon père attrape son manteau (en cachemire) et disparaît aussitôt. Les murs tremblent encore de ses hurlements. Je reste prostrée, en apparence sous le choc, mais pas mécontente de mon effet.
Si cette déclaration n’est pas ce que les psychanalystes appellent un « appel à l’aide », alors je ne sais pas ce que c’est. Mais inutile de dire que mon père ne portera jamais plainte contre G. et que je n’entendrai plus parler de lui. Cette révélation fournit au contraire un alibi parfait à son incurie naturelle.
Les semaines s’étirent en longueur dans ce maudit hôpital où G. me rend visite presque tous les jours sans que personne s’en offusque. On finit heureusement par trouver un remède à mes inflammations articulaires, mais l’épisode qui précède ma sortie mérite d’être noté.
J’ai été incitée à profiter de ma présence dans ce haut lieu de la médecine pédiatrique pour bénéficier d’une consultation gynécologique. Le médecin, un homme plein de sollicitude, m’interroge sur ma sexualité et dans un surprenant accès de confiance (toujours cette sensiblerie face au charme d’une belle voix grave, et d’une marque d’intérêt sincère), je finis par avouer que je prends depuis peu la pilule – ayant rencontré un garçon plein de qualités –, mais que je suis affligée d’une incapacité complète à m’offrir à lui, paniquée par la douleur de la défloration. (Cela fait des semaines, en effet, que toutes les tentatives de G. pour venir à bout de mes réticences sont restées vaines. Ça n’a pas l’air de le gêner beaucoup, mes fesses lui suffisent amplement.) Le docteur lève un sourcil, un peu surpris, puis déclare que j’ai en effet l’air d’une jeune fille très en avance sur son âge et qu’il est tout disposé à m’aider. Après m’avoir examinée, il décrète tout joyeux que je suis en effet la « Vierge incarnée » car jamais il n’a vu un hymen aussi intact. Avec dévouement, il me propose dans la foulée une légère incision sous anesthésie locale, qui me permettra d’accéder enfin aux joies du sexe.
De toute évidence, les informations ne circulent pas très bien entre les différents services de l’hôpital et je veux croire que ce médecin n’a pas la moindre idée de ce qu’il est en train de faire : aider l’homme qui se rend quotidiennement à mon chevet à jouir sans entrave de tous les orifices de mon corps.
Je ne sais si on peut dans ce cas parler de viol médical ou d’acte barbare. Mais quoi qu’il en soit, c’est bien sous le coup – habile et indolore – d’un bistouri en inox, que je deviens enfin une femme.