Au début, les circonstances sont loin d’enchanter ma mère. Passé la surprise, le choc, elle consulte ses amis, prend conseil autour d’elle. Il faut croire que personne ne se montre particulièrement inquiet. Peu à peu, devant ma détermination, elle finit par accepter les faits tels qu’ils se présentent. Peut-être me croit-elle plus forte, plus mûre que je ne le suis. Peut-être est-elle trop seule pour réagir autrement. Peut-être aussi lui faudrait-il un homme à ses côtés, un père pour sa fille, qui s’érige contre cette anomalie, cette aberration, cette… chose. Quelqu’un qui prenne la situation en mains.

Il faudrait aussi un environnement culturel et une époque moins complaisants.

Dix ans avant ma rencontre avec G., vers la fin des années soixante-dix, un grand nombre de journaux et d’intellectuels de gauche ont en effet pris publiquement la défense d’adultes accusés d’avoir eu des relations « coupables » avec des adolescents. En 1977, une lettre ouverte en faveur de la dépénalisation des relations sexuelles entre mineurs et adultes, intitulée « À propos d’un procès », est publiée dans Le Monde, signée et soutenue par d’éminents intellectuels, psychanalystes et philosophes de renom, écrivains au sommet de leur gloire, de gauche pour la plupart. On y trouve entre autres les noms de Roland Barthes, Gilles Deleuze, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, André Glucksmann, Louis Aragon… Ce texte s’élève contre l’incarcération de trois hommes en attente de leur procès pour avoir eu (et photographié) des relations sexuelles avec des mineurs de treize et quatorze ans. « Une si longue détention préventive pour instruire une simple affaire de “mœurs”, où les enfants n’ont pas été victimes de la moindre violence, mais, au contraire, ont précisé aux juges d’instruction qu’ils étaient consentants (quoique la justice leur dénie actuellement tout droit au consentement) nous paraît déjà scandaleuse », peut-on y lire notamment.

La pétition est également signée G.M. Il faudra attendre 2013 pour qu’il révèle en avoir été l’initiateur (il en est même le rédacteur), et n’avoir essuyé à l’époque que très peu de refus lors de sa quête de signatures (dont celles, notables, de Marguerite Duras, Hélène Cixous et… Michel Foucault, qui n’était pourtant pas le dernier à dénoncer toutes les formes de répression). La même année, une autre pétition est publiée dans Le Monde, sous le titre « Un appel pour la révision du code pénal à propos des relations mineurs-adultes », ralliant plus de suffrages encore (s’ajoutent aux noms précédents ceux de Françoise Dolto, Louis Althusser, Jacques Derrida, pour ne citer qu’eux, mais la lettre ouverte compte quatre-vingts signataires, qui sont parmi les personnalités intellectuelles les plus en vue du moment). Une autre pétition paraît cette fois dans Libération en 1979, en soutien à un certain Gérard R., accusé de vivre avec des fillettes de six à douze ans, signée elle aussi par d’importantes personnalités du monde littéraire.

Trente ans plus tard, tous les journaux ayant accepté de relayer ces tribunes plus que discutables publieront les uns après les autres leur mea culpa. Un média n’est jamais que le reflet de son époque, plaideront-ils.

Pourquoi tous ces intellectuels de gauche ont-ils défendu avec tant d’ardeur des positions qui semblent aujourd’hui si choquantes ? Notamment l’assouplissement du code pénal concernant les relations sexuelles entre adultes et mineurs, ainsi que l’abolition de la majorité sexuelle ?

C’est que, dans les années soixante-dix, au nom de la libération des mœurs et de la révolution sexuelle, on se doit de défendre la libre jouissance de tous les corps. Empêcher la sexualité juvénile relève donc de l’oppression sociale et cloisonner la sexualité entre individus de même classe d’âge constituerait une forme de ségrégation. Lutter contre l’emprisonnement des désirs, contre toutes les répressions, tels sont les mots d’ordre de cette période, sans que personne y voie à redire, sinon les culs-bénits et quelques tribunaux réactionnaires.

Une dérive, et un aveuglement dont presque tous les signataires de ces pétitions s’excuseront plus  tard.

 

Dans le courant des années quatre-vingt, le milieu dans lequel je grandis est encore empreint de cette vision du monde. Lorsqu’elle était adolescente, m’a confié ma mère, le corps et ses désirs étaient encore tabous et jamais ses parents ne lui ont parlé de sexualité. Elle avait tout juste dix-huit ans en 68, a dû se libérer une première fois d’une éducation trop corsetée, puis de l’emprise d’un mari invivable épousé trop jeune. Comme les héroïnes des films de Godard ou de Sautet, elle aspire maintenant plus que tout à vivre sa vie. « Il est interdit d’interdire » est sans doute resté pour elle un mantra. On n’échappe pas si facilement à l’air du temps.

 

Dans ce contexte, ma mère a donc fini par s’accommoder de la présence de G. dans nos vies. Nous donner son absolution est une folie. Je crois qu’elle le sait au fond d’elle-même. Sait-elle aussi que cela risque de lui être durement reproché un jour, en premier lieu par sa propre fille ? Mon obstination est-elle si forte qu’elle ne puisse s’y opposer ? Quoi qu’il en soit, son intervention se borne à passer un pacte avec G. Il doit prêter serment de ne jamais me faire souffrir. C’est lui qui me le raconte un jour. J’imagine la scène, les yeux dans les yeux, solennelle. Dites : « Je le jure ! »

 

Parfois, elle l’invite à dîner dans notre petit appartement sous les combles. À table, tous les trois, autour d’un gigot-haricots verts, on dirait presque une gentille petite famille, papa-maman enfin réunis, avec moi, au milieu, radieuse, la sainte trinité, ensemble, à nouveau.

Aussi choquante, aussi aberrante, que puisse paraître cette idée, G. est peut-être pour elle aussi, de façon inconsciente, le substitut paternel idéal, le père qu’elle n’a pas su m’offrir.

Et puis, cette situation extravagante n’est pas complètement pour lui déplaire. Elle a même quelque chose de valorisant. Dans notre environnement bohème d’artistes et d’intellos, les écarts avec la morale sont accueillis avec tolérance, voire avec une certaine admiration. Et G. est un écrivain célèbre, ce qui est en fin de compte plutôt flatteur.

 

Dans un tout autre milieu, où les artistes n’exerceraient pas la même fascination, les choses se seraient sans doute passées autrement. Le monsieur aurait été menacé d’être envoyé en prison. La fille serait allée voir un psychologue, aurait peut-être évoqué le souvenir enfoui d’un élastique qui claque sur une cuisse ambrée dans un décor oriental, et l’affaire aurait été réglée. Point final.

— Tes grands-parents ne doivent jamais savoir, ma chérie. Ils ne pourraient pas comprendre, me glisse un jour ma mère, au détour d’une conversation.