Après chaque séance amoureuse où G. semble se repaître de mon corps comme un affamé, lorsque nous sommes tous les deux dans le calme de son studio, entourés jusqu’au vertige par des centaines de livres, il me berce dans ses bras comme un nourrisson, la main dans mes cheveux ébouriffés, m’appelle « mon enfant chérie », « ma belle écolière », et me conte doucement la longue histoire de ces amours irrégulières nées entre une très jeune fille et un homme d’âge mûr.

J’ai désormais un professeur particulier entièrement dévoué à mon éducation. L’étendue de sa culture est fascinante, mon admiration n’en est que décuplée, bien que les cours que je reçois en sortant du collège soient toujours très orientés.

— Sais-tu que sous l’Antiquité, l’initiation sexuelle des jeunes personnes par des adultes était non seulement encouragée, mais considérée comme un devoir ? Au XIXe siècle, la petite Virginia n’avait que treize ans lorsqu’Edgar Poe l’a épousée, en as-tu entendu parler ? Quand je pense à tous ces parents bien-pensants qui lisent à leurs enfants Alice au pays des merveilles avant de les coucher, sans avoir la moindre idée de qui était Lewis Carroll, ça me donne envie de hurler de rire. Il avait une passion pour la photographie et a réalisé de façon compulsive des centaines de portraits de petites filles, dont celui de la véritable Alice, celle qui lui a inspiré le personnage principal de son chef-d’œuvre, l’amour de sa vie, tu les as déjà vues ?

Parce que l’album se trouve en bonne place sur ses étagères, il me montre aussi les photos érotiques qu’Irina Ionesco prenait de sa fille Eva alors qu’elle n’avait que huit ans, les jambes écartées, des bas noirs jusqu’au haut des cuisses en guise de seuls vêtements, son ravissant visage de poupée fardé comme celui d’une prostituée. (Il omet de me raconter que la garde d’Eva a par la suite été retirée à sa mère et qu’elle s’est retrouvée placée à la DDASS à l’âge de treize ans.)

Une autre fois, il peste contre ces Américains, engoncés dans leur frustration sexuelle, qui ont persécuté ce pauvre Roman Polanski pour l’empêcher de tourner ses films.

— Ce sont des puritains qui confondent tout. La gamine qui prétend avoir été violée s’est fait manipuler par des jaloux. Elle était consentante, ça va de soi. Et David Hamilton, tu crois que tous ses modèles se sont offertes à l’œil de son appareil photo sans avoir autre chose en tête ? Il faut vraiment être naïf pour y croire…

La litanie est sans fin. Devant tant d’exemples aussi édifiants, comment ne pas s’incliner ? Une fille de quatorze ans a le droit et la liberté d’aimer qui elle veut. J’ai bien retenu la leçon. En prime, ma vie est devenue celle d’une égérie.