Je suis amoureuse, me sens aimée, comme jamais auparavant. Et cela suffit à gommer toute aspérité, à suspendre tout jugement sur notre relation.

Les premiers temps, après avoir passé un moment dans le lit de G., je suis émue en particulier par deux choses : le voir pisser debout et se raser. Comme si ces gestes entraient pour la première fois dans un univers depuis trop longtemps réduit aux rituels féminins.

Ce que je découvre dans les bras de G., ce domaine de la sexualité adulte jusque-là si impénétrable, est pour moi un nouveau continent. J’explore ce corps d’homme avec l’application d’une disciple privilégiée, j’assimile avec gratitude ses enseignements et me concentre sur les exercices pratiques. J’ai le sentiment d’avoir été élue.

G. m’avoue en effet qu’il a mené jusque-là une vie très dissolue dont témoignent certains de ses livres. À genoux, les yeux embués de larmes, il me promet de rompre avec toutes ses maîtresses, murmure qu’il n’a jamais été aussi heureux de toute sa vie, que notre rencontre est un miracle, un véritable cadeau des dieux.

Au début, G. m’emmène dans les musées, parfois au théâtre, m’offre des disques, me conseille des lectures. Combien d’heures passées ensemble à longer les allées du jardin du Luxembourg, main dans la main, à déambuler dans les rues de Paris, indifférents aux regards intrigués, suspicieux, désapprobateurs, parfois même ouvertement haineux, des passants croisés sur notre chemin ?

 

Je n’ai pas le souvenir que mes parents soient souvent venus me chercher devant mon école lorsque j’étais en âge de les attendre, avec cette délicieuse inquiétude, devant la porte prête à s’ouvrir, qu’apparaisse le visage adoré de l’un ou de l’autre. Ma mère avait toujours travaillé tard. Je rentrais seule de l’étude. Mon père ne connaissait même pas le nom de la rue où j’étais scolarisée.

Désormais, G. est presque tous les jours posté devant la sortie de mon collège. Pas tout à fait devant, à quelques mètres, sur la petite place au bout de la rue, de sorte que j’aperçois tout de suite, derrière une horde d’adolescents survoltés, sa silhouette longiligne vêtue au printemps d’une même saharienne de style colonial, l’hiver d’un manteau qui rappelle ceux des officiers russes de la Seconde Guerre mondiale, long et couvert de boutons dorés. Été comme hiver, il porte des lunettes de soleil censées protéger son anonymat.

Notre amour est interdit. Réprouvé par les honnêtes gens. Je le sais, car il ne cesse de me le répéter. Je ne peux donc en parler à personne. Il faut faire attention. Mais pourquoi ? Pourquoi puisque je l’aime et qu’il m’aime lui aussi ?

Et ces lunettes, sont-elles vraiment discrètes ?