De nouveau, les lettres se succèdent, plus passionnées que les précédentes, G. me déclare son amour sous toutes les formes, me supplie de revenir le voir dès que possible, impossible de vivre sans moi, non, pas une minute supplémentaire ne vaut la peine d’être vécue si ce n’est dans mes bras. Du jour au lendemain, je me suis changée en déesse.
Le samedi suivant, je prétexte auprès de ma mère des révisions chez une camarade de classe et sonne à la porte de G. Comment résister à ce sourire carnassier, à ces yeux rieurs, à ces mains longues et fines d’aristocrate ?
Quelques minutes plus tard, je suis étendue sur son lit et cela n’a absolument rien à voir avec quoi que ce soit de connu. Ce n’est plus le corps imberbe et frêle de Julien contre le mien, sa peau veloutée d’adolescent, l’odeur âcre de sa transpiration. C’est un corps d’homme. Puissant et rugueux, fraîchement lavé et parfumé.
Notre premier rendez-vous a été consacré à la partie haute de mon corps. Cette fois-ci, intrépide, il entreprend de s’aventurer vers des régions plus intimes. Et pour cela, il faut défaire mes lacets, geste qu’il exécute avec une délectation manifeste, retirer mon jean, ma culotte de coton (je n’ai pas de dessous féminins dignes de ce nom, et rien ne peut davantage plaire à G., de ça je n’ai encore qu’une conscience assez confuse).
D’une voix câline, il se vante alors de son expérience, du savoir-faire avec lequel il est toujours parvenu à ôter leur virginité aux très jeunes filles, sans jamais les faire souffrir, allant jusqu’à affirmer qu’elles en gardent toute leur vie un souvenir ému, si chanceuses d’être tombées sur lui et pas sur un autre, un de ces types brutaux, sans le moindre tact, qui les auraient clouées au matelas sans ménagement, associant à ce moment unique un goût de désillusion éternelle.
Sauf que dans mon cas, impossible de se frayer un passage. Mes cuisses se serrent dans un mouvement réflexe incontrôlable. Je hurle de douleur avant même qu’il m’ait touchée. Pourtant, je ne rêve que d’une chose. Dans un mélange de sentiments bravaches et fleur bleue, j’ai déjà acquiescé intimement à cet horizon inéluctable : G. sera mon premier amant. Et si je suis ici allongée sur son lit, c’est bien pour cette raison. Alors pourquoi mon corps s’y refuse-t-il ? Pourquoi cette peur irrépressible ? G. ne se démonte pas. Sa voix me susurre des mots réconfortants :
— Ce n’est pas grave. En attendant, on peut faire autrement, tu sais.
De même que l’on doit se signer à coups d’eau bénite avant de franchir le seuil d’une église, posséder corps et âme une jeune fille ne se fait pas sans un certain sens du sacré, c’est-à-dire sans un rituel immuable. Une sodomie a ses règles, se prépare avec application, religieusement.
G. me retourne sur le matelas, se met à lécher la moindre parcelle de mon corps, de haut en bas : nuque, épaules, dos, reins, fesses. Quelque chose comme ma présence au monde s’efface. Et tandis que sa langue vorace s’insinue en moi, mon esprit s’envole.
Voilà comment je perds une première partie de ma virginité. Comme un petit garçon, me glisse-t-il dans un murmure.