La semaine qui suit cette première rencontre, je me précipite dans une librairie. J’achète un livre de G., surprise néanmoins que le libraire me déconseille l’exemplaire que j’ai pris au hasard et m’oriente plutôt vers un autre choix du même auteur. « Celui-ci vous conviendra davantage », dit-il de façon sibylline. Une photo de G. en noir et blanc ponctue une longue frise de portraits du même format à l’effigie des écrivains notables de l’époque, courant tout le long des murs de la pièce. J’ouvre le livre à la première page et, coïncidence troublante (une de plus), la première phrase – pas la seconde, ni la troisième, mais la toute première, celle même qui inaugure le texte, le fameux incipit sur lequel tant de générations d’écrivains s’échinent – commence par ma date de naissance complète, jour, mois, année : « Ce jeudi 16 mars 1972, l’horloge de la gare du Luxembourg marquait midi trente… » Si ce n’est pas un signe que celui-là ! Émue autant qu’impressionnée, je quitte les lieux avec le précieux volume sous le bras, le pressant déjà contre mon cœur comme s’il s’agissait d’un cadeau du destin.

 

Durant deux jours, je dévore ce roman, qui sans avoir rien de scandaleux (le libraire l’a habilement choisi) contient de franches allusions au fait que le narrateur se montre plus perméable à la beauté des jeunes filles qu’à celle des femmes de son âge. Je rêvasse au privilège d’avoir rencontré un homme de lettres si talentueux, si brillant aussi (en réalité c’est le souvenir de son regard sur moi qui me donne des ailes) et peu à peu, je me transforme. Je m’observe devant la glace et me trouve maintenant plutôt jolie. Envolé, le crapaud dont le reflet me faisait fuir dans les vitrines des magasins. Comment ne pas me sentir flattée qu’un homme, qui plus est un « homme de lettres », ait daigné poser les yeux sur moi ? Depuis l’enfance, ce sont les livres qui me tiennent lieu de frères et sœurs, de compagnons de route, de tuteurs et d’amis. Et par vénération aveugle de l’« écrivain » avec un grand E, je confonds dès lors l’homme et son statut d’artiste.

 

Chaque jour, c’est moi qui monte le courrier chez nous. La gardienne me le remet quand je rentre du collège. Entre diverses enveloppes administratives j’aperçois mon nom et mon adresse tracés à l’encre bleu turquoise, d’une écriture perlée, légèrement penchée vers la gauche, en ascendance, comme si les paragraphes cherchaient à s’envoler. Au dos sont écrits de la même encre azurée le prénom et le nom de G.

De ces lettres, il y en aura beaucoup, d’une onctuosité parfaite, égrenant une kyrielle de compliments à mon sujet. Détail important, G. me voussoie, comme si j’étais une grande personne. C’est la première fois que quelqu’un de mon entourage, en dehors des profs du collège, utilise en s’adressant à moi ce « vous » qui flatte instantanément mon ego, en même temps qu’il me place d’emblée sur un pied d’égalité avec lui. Tout d’abord, je n’ose pas répondre. Mais G. n’est pas homme à se décourager pour si peu. Il m’écrit parfois deux fois par jour. Je passe désormais une tête matin et soir chez la gardienne de peur que ma mère ne tombe sur une de ces lettres que je conserve en permanence sur moi, les chérissant en secret, et me gardant bien d’en parler à qui que ce soit. Puis, à force de sollicitations, je finis par prendre mon courage à deux mains. Je rédige à mon tour une réponse prude et farouche, mais une réponse tout de même. Je viens de fêter mes quatorze ans. Il en a bientôt cinquante. Et alors ?

 

Dès que j’ai mordu à l’hameçon, G. ne perd pas une minute. Il me guette dans la rue, quadrille mon quartier, cherche à provoquer une rencontre impromptue, qui ne tarde pas à se produire. Nous échangeons quelques mots, et je repars transie d’amour. Je m’habitue maintenant à la possibilité de tomber sur lui à tout moment, si bien que sa présence invisible m’accompagne sur le chemin du collège, comme au retour, en allant faire des courses au marché, en me promenant avec mes camarades. Un jour, il me fixe un rendez-vous par lettre. Le téléphone, c’est bien trop dangereux, m’écrit-il, il pourrait tomber sur ma mère.

 

À Saint-Michel, il m’a demandé de le retrouver devant l’arrêt de la ligne de bus numéro 27. Je suis à l’heure. Fébrile, avec le sentiment de commettre une immense transgression. Je m’étais imaginé que nous irions boire un café quelque part dans le quartier. Pour bavarder, faire connaissance. À peine arrivé, il m’annonce qu’il songeait plutôt m’inviter à prendre le « goûter » chez lui. Il a acheté des pâtisseries délicieuses chez un traiteur hors de prix dont il cite le nom avec gourmandise. Rien que pour moi. L’air de rien, il traverse la rue tout en bavardant, je le suis machinalement, étourdie de paroles, et me retrouve devant l’arrêt de la même ligne, en sens inverse. Le bus arrive, G. m’invite à monter, me dit en souriant de ne pas avoir peur, le ton de sa voix est rassurant. « Il ne vous arrivera rien de mal ! » Mon hésitation semble le décevoir. Je ne m’étais pas préparée à ça. Incapable de réagir, prise au dépourvu, je ne veux surtout pas avoir l’air d’une idiote. Non, surtout pas, ni d’une gamine qui ne connaît rien à la vie. « Vous ne devriez pas écouter toutes les horreurs qu’on raconte sur moi. Allez, montez ! » Mon hésitation n’a pourtant rien à voir avec le moindre commentaire de mon entourage. On ne m’a raconté aucune horreur sur lui puisque je n’ai parlé à personne de notre rendez-vous.

 

Le bus file à toute allure. Tandis que nous longeons le boulevard Saint-Michel, puis le jardin du Luxembourg, G. me sourit, béat, m’envoie des œillades énamourées et complices, me couve du regard. Il fait beau. À peine deux arrêts et nous voici déjà arrivés en bas de chez lui. Ça non plus, je ne l’avais pas prévu. On aurait pu marcher un peu, non ?

La cage d’escalier est étroite, pas d’ascenseur, il faut monter jusqu’au sixième. « Je vis dans une chambre de bonne. Vous imaginiez sans doute que les écrivains sont des messieurs très riches, eh bien, vous voyez, non, la littérature, ça nourrit à peine son homme. Mais je suis très heureux dans cet endroit. Je vis comme un étudiant et ça me convient parfaitement. Le luxe, le confort se concilient rarement avec l’inspiration… »

L’espace est trop mince pour pouvoir monter les six étages côte à côte. De l’extérieur, je suis d’un calme effroyable, mais dans ma poitrine mon cœur cogne comme sur un tambour.

Il a dû deviner que je n’en menais pas large car il passe devant moi, sans doute pour que je ne me sente pas piégée, pour que je puisse croire encore qu’il m’est possible de faire demi-tour. Prendre mes jambes à mon cou, j’y pense un instant, mais tout en grimpant, G. me parle avec entrain, comme un jeune homme, ravi d’inviter pour la première fois dans son studio une fille rencontrée dix minutes plus tôt. Sa démarche est souple, athlétique, pas une fois il ne paraît essoufflé. Une condition physique de sportif.

La porte s’ouvre sur un studio en désordre, avec à son extrémité, une cuisine des plus spartiates, tellement exiguë qu’on peut tout juste y faire entrer une chaise. On y trouve de quoi préparer du thé, mais à peine une poêle pour se faire cuire un œuf. « C’est là que j’écris », déclare-t-il d’un ton solennel. Et en effet, sur une minuscule table, coincée entre l’évier et le frigo, trônent une pile de feuilles blanches et une machine à écrire. La chambre sent l’encens et la poussière. Un rayon de lumière pointe par l’encadrement de la fenêtre, une miniature bouddhiste en bronze est posée sur un guéridon auquel manque un pied, et qu’une pile de livres maintient debout. Un éléphant levant sa trompe, souvenir manifeste d’un voyage en Inde, se désole, perdu à la lisière du parquet et d’un petit tapis persan. Des babouches tunisiennes, des livres, des livres encore, des dizaines de piles de livres, de toutes les hauteurs, couleurs, épaisseurs, largeurs, jonchent le sol… G. me propose de m’asseoir. Un seul endroit permet de se tenir à deux dans cette pièce, le lit.

Assise dans une posture hiératique, les pieds rivés au sol, les paumes à plat sur mes genoux serrés, le dos tendu, je cherche du regard un signe qui m’éclairerait sur la raison de ma présence dans ce lieu. Depuis quelques minutes, les battements de mon cœur se sont encore accélérés, à moins que ce ne soit le temps lui-même qui ait changé de cadence. Je pourrais tout aussi bien me lever et partir. G. ne me fait pas peur. Il ne me forcerait jamais à rester contre mon gré, j’en suis certaine. Je pressens un inéluctable glissement de situation et pour autant, je ne me lève pas, ne parle pas. G. se déplace comme en rêve, je ne le vois pas s’approcher et soudain il est là, assis tout près de moi, ses bras enlaçant mes épaules qui tremblent.

 

Lors de ce premier après-midi passé chez lui, G. se montre d’une délicatesse exquise. Il m’embrasse longuement, me caresse les épaules et glisse sa main sous mon pull, sans jamais me demander de le retirer, ce que je finis pourtant par faire. Deux adolescents timides flirtant à l’arrière d’une voiture. Bien qu’alanguie, je suis paralysée, incapable du moindre geste, de la moindre audace, je me concentre sur ses lèvres, sa bouche, tenant du bout des doigts son visage penché sur moi. Le temps s’étire, et c’est les joues en feu, les lèvres et le cœur gonflés d’une joie inédite, que je reviens chez moi.