Certains enfants passent leurs journées dans les arbres. Moi, je passe les miennes dans les livres. Je noie ainsi le chagrin inconsolable dans lequel l’abandon de mon père m’a laissée. La passion occupe tout mon imaginaire. Je lis, trop tôt, des romans auxquels je ne comprends pas grand-chose, si ce n’est que l’amour fait mal. Pourquoi souhaite-t-on si précocement être dévoré ?
De la sexualité des adultes, j’ai enfin un bref aperçu, un certain soir d’hiver, autour de ma neuvième année. Nous sommes en vacances avec ma mère dans un petit hôtel familial à la montagne. Des amis occupent les chambres voisines. La nôtre est composée d’une grande pièce en L, de sorte qu’on a pu m’installer un lit d’appoint dans la partie cachée, derrière une mince cloison. Quelques jours plus tard l’amant de ma mère nous rejoint, à l’insu de sa femme. C’est un bel homme, artiste, sentant le tabac à pipe, portant gilets et nœuds papillons à la mode du siècle dernier. Je ne l’intéresse pas. Il est souvent embarrassé de me trouver le mercredi après-midi en train de faire le poirier devant la télévision, à l’heure où il se soustrait à l’attention de ses employés pour retrouver ma mère une heure ou deux et s’enfermer avec elle dans la chambre du fond. Il lui en a d’ailleurs fait la remarque un jour : « Ta fille ne fait rien de son temps, tu pourrais l’inscrire à des activités plutôt que de la laisser s’abrutir devant des idioties tout l’après-midi ! »
Cette fois, il a débarqué en fin de journée. Je suis habituée à ses irruptions intempestives et ne m’en formalise plus, mais ce n’est pas le genre d’homme que j’imaginais sur des skis. Après le dîner, je suis allée me coucher, laissant les adultes à leurs conversations embrumées. Comme à mon habitude, j’ai lu quelques pages d’un livre puis me suis enfoncée dans le sommeil, mes muscles courbaturés soudain plus légers que des flocons de neige, flottant, ondulant de nouveau sur les pistes immaculées en même temps que le sommeil m’emporte.
Je suis réveillée par des soupirs, des frottements de corps et de draps, puis des chuchotements parmi lesquels je reconnais les intonations de ma mère, et, avec effroi, les inflexions, plus autoritaires, de l’homme à la moustache. « Retourne-toi » est le seul fragment de phrase que mon ouïe, soudain surdéveloppée, parvient à distinguer.
Je pourrais me boucher les oreilles, manifester par quelques légers toussotements que je suis bel et bien réveillée. Mais je reste pétrifiée tout le temps que durent ces ébats, tentant de ralentir le rythme de ma respiration et priant pour qu’aucun battement de mon cœur ne s’entende à l’autre bout de la pièce, plongée dans une pénombre inquiétante.
L’été suivant, je passe des vacances dans la maison bretonne d’un camarade de classe qui va devenir mon meilleur ami. Un peu plus âgée que nous, sa cousine nous a rejoints pour quelques jours. Nous dormons dans ce genre de chambre aux lits superposés, cabanes et grottes secrètes. Dès que les adultes ont quitté la pièce, après le dernier baiser du soir, la porte à peine refermée, commencent, sous nos tentes de vieilles couvertures écossaises, des jeux inavouables bien qu’encore assez chastes. Nous avons amassé quelques accessoires qui nous semblent hautement érotiques (plumes, morceaux d’étoffe tels que velours ou satin arrachés à de vieilles poupées, loups vénitiens, cordelettes…) et tandis que l’un de nous est désigné prisonnier consentant, les deux autres s’emploient à caresser la victime impuissante, le plus souvent les yeux bandés et les poignets liés, chemise de nuit relevée ou pantalon de pyjama baissé, avec les divers objets soigneusement cachés sous nos matelas durant la journée. Ces effleurements délicieux nous ravissent, et il arrive que nous allions jusqu’à poser furtivement nos lèvres, cette fois-ci à travers le filtre d’un tissu, sur un mamelon ou une motte imberbe.
Au matin, nous ne ressentons aucune gêne : le souvenir de ces voluptés nocturnes s’est dilué dans le sommeil, nous nous chamaillons de la même manière, nous ébattons dans la campagne avec la même candeur. Après avoir regardé le film Jeux interdits au Cinéclub, confectionner des cimetières d’animaux, tels que taupes, oiseaux et insectes, est devenu chez nous une activité compulsive. Éros et Thanatos, toujours.
Julien et moi, qui sommes dans la même classe, allons prolonger ces jeux durant plusieurs années, chez l’un ou chez l’autre. Dans la journée, disputes de chiffonniers comme deux frère et sœur. Le soir, dans l’ombre de la chambre à coucher, nos petits matelas posés au sol, rapprochement magnétique, sortilège qui nous transforme en insatiables débauchés.
Le soir, nos corps se tendent l’un vers l’autre, en quête d’un plaisir qui ne trouve jamais satisfaction, mais cette recherche même suffit à recommencer chaque fois les mêmes gestes à l’aveuglette, d’abord infiniment maladroits et furtifs, puis au fil du temps, de plus en plus précis. Passés maîtres dans l’art de la contorsion, quand il s’agit d’inventer cette nouvelle gymnastique, notre imagination n’a pas de limite. Jamais nous n’atteignons le paroxysme intuitivement convoité, la connaissance de nos corps demeure encore trop succincte, mais nous restons au bord de ce plaisir durant de longues minutes, guettant chez l’autre l’effet de chaque caresse, avec le désir trouble, plein de terreur, que quelque chose bascule, qui ne vient jamais.
Notre entrée au collège sonne la fin de notre insouciance. Un liquide rouge et visqueux s’est mis à couler entre mes cuisses. Ma mère m’annonce : « Ça y est, tu es devenue une femme. » Depuis que mon père a disparu des radars, je cherche désespérément à accrocher le regard des hommes. Peine perdue. Je suis ingrate. Sans le moindre attrait. Pas comme Asia, si jolie, que les garçons sifflent déjà sur notre passage.
Julien et moi venons de fêter nos douze ans. Si parfois, le soir, avant de passer à des jeux plus osés, nous nous embrassons langoureusement, jamais cette complicité ne prend la forme de l’amour. Il n’y a aucune tendresse entre nous, aucune attention l’un pour l’autre dans notre vie diurne. Jamais nous ne nous prenons la main, geste bien plus intimidant que tous ceux que nous exécutons la nuit, dans le secret de nos alcôves en plume d’oie. Nous sommes tout sauf des « fiancés », comme disent les parents.
Au collège, Julien commence à prendre ses distances. Parfois nous nous retrouvons chez l’un ou l’autre, après plusieurs semaines passées à nous ignorer. Julien me parle de telle ou telle fille dont il est amoureux. Je l’écoute sans lui montrer mon désarroi. Moi, il faut croire que je ne plais à personne. Trop grande, trop plate, les cheveux toujours au milieu de la figure, un garçon m’a même un jour traitée de crapaud en pleine cour de récréation. Asia a déménagé loin de chez nous. Comme toutes les filles de mon âge, j’achète un carnet et commence à tenir un journal. Et tandis que l’adolescence jette sur moi sa main ingrate, je ne ressens plus qu’une solitude dévorante.
Pour couronner le tout, la petite maison d’édition du rez-de-chaussée a mis la clef sous la porte. Afin de joindre les deux bouts, ma mère corrige des guides de voyage chez elle, penchée des heures durant sur des pages qu’elle parcourt au kilomètre. Il faut maintenant compter l’argent. Éteindre les lumières, ne pas gaspiller. Les fêtes s’espacent, les amis viennent de moins en moins jouer du piano et chanter à tue-tête à la maison, ma mère, si belle, s’étiole, s’isole, boit trop, se réfugie des heures entières devant sa télé, prend du poids, se néglige, va trop mal pour voir que son célibat est aussi lourd à porter pour moi que pour elle.
Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée.
Toutes les conditions sont maintenant réunies.