Après la séparation de mes parents, je ne vois plus mon père que de loin en loin. En règle générale, il me donne rendez-vous à l’heure du dîner, dans des restaurants toujours très chers, comme cet établissement marocain à la décoration douteuse où une femme aux formes rebondies, en tenue affriolante, surgit à la fin du repas pour exécuter sa danse du ventre à quelques centimètres de nous. Arrive ce moment qui me crève les yeux de honte : mon père glisse son plus gros billet dans l’élastique de la culotte ou du soutien-gorge de la belle Shéhérazade, avec dans le regard un mélange de fierté et de concupiscence. Peu lui importe que je me sois désintégrée dans l’atmosphère au moment où claque l’élastique de la culotte pailletée.

La danse du ventre, c’est dans le meilleur des cas, à savoir lorsqu’il se présente au rendez-vous. Deux fois sur trois, j’attends, assise sur la banquette d’un de ces restaurants hors de prix, que monsieur daigne se montrer. Le serveur vient parfois m’avertir que mon « papa a téléphoné et qu’il ne sera en retard que d’une demi-heure ». Puis il m’apporte un sirop à l’eau en me lançant des clins d’œil du fond de la salle. Une heure plus tard, mon père n’est toujours pas là. Consterné, le serveur me sert une troisième grenadine en tentant de me faire sourire, et repart en grommelant : « Si c’est pas malheureux ! Faire attendre une pauvre gamine, comme ça, à dix heures du soir ! » Alors, c’est à moi que le serveur glisse un billet de banque, cette fois pour payer le taxi qui me ramènera chez ma mère, furieuse, bien évidemment, mon père ayant encore attendu la dernière minute pour la prévenir d’un malheureux empêchement.

Jusqu’au jour prévisible, où, pressé par une nouvelle compagne qui doit elle aussi me trouver trop encombrante, il finit par ne plus me donner signe de vie. C’est sans doute de cette époque que je nourris une affection toute particulière pour les serveurs de café, avec lesquels, dès mon plus jeune âge, je me suis toujours sentie en famille.