Débarrassée du tyran domestique, notre vie prend un tour enivrant. Nous vivons désormais sous les combles. Des chambres de bonnes réaménagées. On tient à peine debout dans la mienne, mais il y a des recoins secrets partout.
J’ai maintenant six ans. Je suis une petite fille studieuse, bonne élève, obéissante et sage, vaguement mélancolique, comme le sont souvent les enfants de parents divorcés. Je ne ressens aucune révolte intérieure, je fuis toute forme de transgression. Bon petit soldat, ma mission principale consiste à rapporter les meilleurs bulletins scolaires à ma mère, que je continue d’aimer plus que tout.
Le soir, elle joue parfois tout Chopin au piano jusqu’à des heures indues. Le volume des enceintes à fond, il nous arrive de danser jusque tard dans la nuit ; les voisins, furieux, débarquent en vociférant parce que la musique est trop forte, mais nous nous en moquons. Le week-end, ma mère prend son bain, magnifique, un kir royal dans une main, de l’autre fumant une JPS, un cendrier posé en équilibre sur le rebord de la baignoire, ses ongles vermillon contrastant avec sa peau laiteuse et ses cheveux blond platine.
Le ménage est souvent remis au lendemain.
Mon père s’arrange pour ne plus payer sa pension alimentaire. Certaines fins de mois sont difficiles. Malgré les fêtes qui se succèdent dans notre appartement, et ses amours, toujours transitoires, ma mère se révèle plus solitaire que je ne l’aurais cru. Lorsque je l’interroge un jour sur la place que joue dans sa vie un de ses amants, elle me répond : « Il n’est pas question que je te l’impose, ni de remplacer ton père. » Elle et moi formons désormais un couple fusionnel. Aucun homme ne viendra plus s’immiscer dans notre intimité.
Dans ma nouvelle école, je suis devenue inséparable d’une autre petite fille, Asia. Ensemble, nous apprenons à lire et à écrire, mais aussi à explorer notre quartier, charmant village avec ses terrasses de café à tous les coins de rue. Nous partageons surtout une liberté atypique. Contrairement à la majorité de nos camarades, personne pour nous surveiller, chez nous, pas d’argent pour des baby-sitters, même le soir. C’est inutile. Nos mères nous font toute confiance. Nous sommes irréprochables.
Quand je n’ai encore que sept ans, mon père m’accueille le temps d’une nuit chez lui. Un fait exceptionnel qui ne se reproduira plus. Ma chambre à coucher a d’ailleurs été transformée en bureau depuis que ma mère et moi avons quitté l’appartement.
Je me suis endormie sur le canapé. Et me suis réveillée à l’aube, dans ce lieu où je me sens désormais comme une étrangère. Par désœuvrement, je m’approche de la bibliothèque, classée et rangée avec un soin méticuleux. J’en retire deux ou trois livres, au hasard, les repose délicatement à leur place, m’attarde sur une édition miniature du Coran écrite en arabe, caresse sa minuscule couverture de maroquin rouge, tente de déchiffrer ces signes incompréhensibles. Ce n’est pas un jouet, bien sûr, mais ça y ressemble. Et avec quoi d’autre pourrais-je m’amuser ici, il n’y a plus un seul jeu dans cette maison ?
Une heure plus tard, mon père se lève et entre dans la pièce. Avant toute chose, il jette un regard circulaire autour de lui, s’arrête sur la bibliothèque, scrute, accroupi, chaque étagère. Il s’agite comme un dément. Et avec la précision maniaque d’un inspecteur des impôts, déclare d’un air triomphal : « Tu as touché à ce livre, ce livre et ce livre ! » Sa voix tonitruante résonne maintenant à travers la pièce. Je ne comprends pas : quel mal peut-il bien y avoir à toucher un livre ?
Le plus effrayant, c’est qu’il a vu juste. Pour chacun des trois. Heureusement, je ne suis pas assez grande pour avoir accédé à la dernière rangée de la bibliothèque, celle du haut, sur laquelle son regard s’est longuement attardé, et d’où ses yeux sont redescendus, après un mystérieux soupir de soulagement.
Que dirait-il s’il s’était aperçu, la veille, qu’en cherchant quelque chose dans un placard, je suis tombée nez à nez avec une femme nue grandeur nature, tout en latex, des orifices formant d’horribles creux et plis aux niveaux de la bouche et du sexe, son sourire narquois et ses yeux mornes rivés sur moi, coincée entre un aspirateur et un balai-brosse ? Une autre image de l’Enfer, refoulée aussi vite que la porte du placard s’est refermée.
Souvent, après les cours, Asia et moi empruntons plusieurs détours pour retarder le moment où il faudra nous séparer. À la croisée de deux rues, sur une petite esplanade surplombée par une volée d’escaliers, des adolescents viennent faire du roller ou du skate-board, fumer une cigarette par petits groupes. Nous avons fait des marches en pierre notre poste d’observation pour admirer les figures exécutées par des garçons dégingandés et frimeurs. Un mercredi après-midi, nous revenons chaussées de nos propres patins à roulettes. Nos débuts sont hésitants et maladroits. Les garçons nous chambrent un peu, puis nous oublient. Grisées par la vitesse et la frayeur de ne pas réussir à freiner à temps, nous ne pensons plus qu’au plaisir de glisser. Il est encore tôt, mais comme c’est l’hiver, la nuit est déjà tombée. Au moment où nous nous apprêtons à rentrer, les patins encore aux pieds, nos chaussures à la main, les joues en feu, encore essoufflées mais heureuses, un homme surgit, emmitouflé dans un grand manteau, se plante devant nous et dans un large mouvement de bras qui le fait ressembler à un albatros, écarte d’un coup sec les pans de son pardessus, nous laissant, médusées, devant la vision grotesque d’un sexe boursouflé, tendu à travers la glissière d’une fermeture Éclair. Entre panique et fou rire, Asia se redresse d’un bond, je l’imite, mais nous nous cassons toutes les deux la figure, déséquilibrées par les patins que nous avions oubliés. Quand nous nous relevons, le type a disparu, tel un fantôme.
Mon père fait encore quelques brèves apparitions dans notre vie. De retour de je ne sais quel voyage à l’autre bout du monde, et de passage chez ma mère pour fêter mes huit ans, il me rapporte le plus inespéré des cadeaux : le camping-car transformable de Barbie, dont rêvent toutes les filles de mon âge. Je me jette dans ses bras de reconnaissance, passe une heure à déballer l’objet avec des précautions de collectionneuse, à admirer sa couleur jaune banane et son mobilier intérieur rose fuchsia. Il possède plus d’une douzaine d’accessoires, un toit ouvrant, une cuisine escamotable, un transat, un lit deux places…
Deux places ? Malheur ! Ma poupée préférée est célibataire, et elle aura beau étirer ses longues jambes depuis sa chaise pliante en s’écriant « Quel soleil magnifique, aujourd’hui », l’ennui sera mortel. Faire du camping toute seule, ce n’est pas une vie. Tout à coup, je me souviens d’un spécimen masculin rangé depuis des lustres dans un tiroir car jusqu’ici sans emploi, un Ken rouquin à la mâchoire carrée, un genre de bûcheron sûr de lui, à chemise à carreaux, avec qui Barbie se sentira forcément en sécurité quand elle campera en pleine nature. C’est la nuit, il faut aller dormir maintenant. J’installe Ken et sa belle côte à côte sur leur lit, mais il fait trop chaud. Il faut d’abord enlever leurs vêtements, voilà, comme ça ils seront plus à l’aise, avec cette canicule. Barbie et Ken n’ont ni poils, ni sexe, ni tétons, c’est bizarre, mais leurs proportions parfaites compensent ce léger défaut. J’ai relevé la couverture sur leurs corps lisses et brillants. Laissé le toit ouvert sur la nuit étoilée. Mon père s’est levé de son fauteuil, prêt à repartir, il enjambe le camping-car auprès duquel je suis encore affairée à ranger un panier de pique-nique miniature, s’agenouille pour regarder sous l’auvent. Un sourire narquois tord son visage au moment où il prononce ces mots obscènes : « Alors, ça baise ? »
Rose fuchsia est désormais la couleur de mes joues, de mon front, de mes mains. Certaines personnes ne comprendront jamais rien à l’amour.
À cette époque, ma mère travaille dans une petite maison d’édition qui occupe le rez-de-chaussée de la cour de notre immeuble, situé à trois rues de l’école. Quand je ne rentre pas avec Asia, je prends souvent mon goûter dans un des recoins fabuleux de cet antre regorgeant de tout un bric-à-brac d’agrafeuses, rouleaux de scotch, rames de papier, post-it, trombones, stylos de toutes les couleurs, véritable caverne d’Ali Baba. Et puis il y a ces livres, par centaines, entassés à la va-vite sur des étagères croulantes. Empaquetés dans des cartons. Muséifiés dans des vitrines. Photographiés et affichés sur les murs. Mon terrain de jeu est le royaume des livres.
Dans la cour, l’ambiance est toujours gaie en fin de journée, surtout au retour des beaux jours. La gardienne sort de sa loge une bouteille de champagne à la main, on installe chaises et table de jardin, des écrivains, des journalistes traînent là leur oisiveté jusqu’à l’arrivée de la nuit. Tout ce beau monde est cultivé, brillant, spirituel, et parfois célèbre. C’est un univers merveilleux, paré de toutes les qualités. Les professions des autres, les parents de mes amis, les voisins, me paraissent, par comparaison, ennuyeuses et routinières.
Un jour, moi aussi, j’écrirai des livres.